Israël-Hamas ou l'institutionnalisation de la guerre 2.0

De la fumée s'élève de la ville de Gaza après une frappe de l'armée israélienne, peu avant le coucher du soleil, dimanche 10 août 2014. (MAJDI FATHI / NURPHOTO / AFP)

72 heures. Pas une de plus. C'est la durée de la trêve qui a commencé ce 11 août à 0:01 dans la bande de Gaza. Depuis des semaines, les images du conflit opposant le Hamas et Israël hantent nos écrans, tablettes et smartphones. Haut le coeur devant ces bombardements incessants, ces trêves bafouées, ces enfants tués dans des écoles censées être protégées. Nous, "occidentaux", nous n'y étions plus "habitués" tant notre communication de guerre tend à aseptiser les combats pour mieux les désincarner. "Frappes chirurgicales", "dommages collatéraux", "bombes intelligentes", derrière ces mots, du sang et des larmes. Emouvoir l'opinion via des images toujours plus "choc", telle est la stratégie poursuivie de part et d'autre. Pour Israël comme pour le Hamas, il s'agit aujourd'hui de gagner la bataille de l'opinion à l'heure des réseaux sociaux, quitte à prendre du temps et dépenser de l'argent pour former des guerriers. Retour sur la guerre de communication qui se joue sur les réseaux.

Storytelling guerrier : quand l'émotion prend le pas sur la raison

"Allier l'émotion à la raison pour susciter l'adhésion". Cette définition du storytelling, communément admise, n'est plus de mise dans le conflit qui se joue sur nos écrans. A force d'images de souffrance, de témoignages de guerre, de vidéos des bombardements, l'émotion a aujourd'hui définitivement pris le pas sur la raison. Communiquer, c'est utiliser trois registres : l’ethos, ce que je suis; le pathos, l’émotion; le logos, le fond. Or, aujourd'hui, la dimension du pathos, et donc l’émotion, est totalement préemptée à dessein par les belligérants. Si les infographies, diffusées par chaque camp, sont là pour donner une coloration rationnelle à l'irrationnelle violence des combats, la stratégie est immuable : émouvoir l'opinion mondiale pour gagner la guerre 2.0. La force de ces images insoutenables ? Conduire à une forme de "renonciation" des journalistes; imposer son récit et contourner les critiques médiatiques. Rien de très nouveau, à ceci près que la vitesse de circulation des informations et des contenus a changé la donne à tout jamais. « Internet est devenu une zone de guerre supplémentaire et Twitter un formidable outil pour diffuser directement et rapidement des informations», affirme la porte-parole et lieutenant-colonel de Tsahal, Avital Leibovich. Pas de place à l'improvisation pour Israël qui a appris de ses erreurs passées. Comme le rappelle Olivier Cimelière dans un article consacré aux leçons de la guerre numérique entre le Hamas et Israël, les faucons l'ont emporté lors la précédente incursion militaire à Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, mais ils avaient alors perdu la guerre de l'opinion internationale. Hors de question d'être à nouveau isolés sur la scène internationale.

Des éléments de langage devenus arguments de propagande 2.0

Pour chaque conflit, les contenus numériques créés et diffusés par les belligérants, où qu'ils s'affrontent dans le monde, répondent toujours à trois objectifs distincts et complémentaires : rassurer la population sur l'issue "heureuse" du conflit et la parfaite maîtrise de la situation par les chefs de guerre, envoyer un message d'avertissement à "l'ennemi" pour prendre l'ascendant psychologique, et enfin alerter l'opinion publique afin qu'elle prenne parti. La guerre entre le Hamas et Israël n'y coupe pas. Et les éléments de langage, devenus arguments de propagande, sont déroulés à longueur de tweets en 140 caractères, de posts sur Facebook et de vidéos sur YouTube. Pour Israël, ils sont de trois ordres. Un : il s'agit de montrer que l'ennemi, le seul, c'est le Hamas, pas les Palestiniens, utilisés dans ce conflit comme boucliers humain.


Save the children

Deux : le Hamas empêche l'évacuation des civils palestiniens des zones que Tsahal, l'armée de défense israëlienne, a demandé de déserter. Trois : le Hamas est infiltré. Tapi au coeur des habitations israëlienne, il est "l'ennemi de l'intérieur". Argument hautement anxiogène pour la population concernée. En infériorité numérique face à Israël et ne disposant pas des mêmes moyens de défense, côté Hamas, l'objectif est plutôt de valoriser les "exploits" militaires via l'utilisation de technologies de pointe telles que les drones, et d'opérer un glissement de communication de la volonté de destruction pure et simple d'Israël à l'idée d'une résistance contre l'occupant.

Un objectif de guerre précis : faire de chaque internaute un soldat 2.0

Que feriez-vous si on bombardait Paris, New-York ou Londres ? En utilisant le "transfert", technique bien connue de tous les propagandistes du monde entier, les Forces de Défense d'Israël tentent de justifier l'attaque à l'encontre du Hamas auprès de l'opinion publique. Et ce, avec le soutien des médias israëliens. "Ynetnews.com" n'a ainsi pas hésité un seul instant à organiser le concours de la plus "percutante" affiche de propagande, déclinant sur toutes les propositions le slogan "Israël is the last frontier of the free world". Le fait est, le décompte du nombre de morts est sans équivoque : la situation est dramatique pour les Gazaouis et l'opinion préfère toujours les plus faible au plus fort. Tsahal le sait et préfère donc miser principalement sur le soutien outre-Atlantique pour ne pas pâtir d'un isolement international trop important. D'où les multiples interventions Benjamin Netanyahu sur les chaînes d'information américaines lors du début du conflit. Au nombre de morts palestiniens, les faucons opposent donc leurs propres chiffres : le nombre de roquettes tombées sur leur territoire. Et pour gagner la bataille de l'opinion, l'ensemble des réseaux sociaux ont été investis : Facebook, Twitter, FlickR, TumblR, Instagram, YouTube et même... Pinterest. Le tout dans différentes langues pour s'assurer de la reprise sans équivoque du message. L'objectif est de faire de chaque internaute un soldat 2.0. Sur Facebook, des slogans ont ainsi vu le jour : "Ils défendent Israël sur le terrain, je défends Israël sur le mien". La technique est la même que celle usité lors des campagnes électorales : s'assurer de l'engagement sans faille des internautes. 

Propaganda2"What Would You Do", source IDF.

"What Would You Do", source IDF.

Côté Hamas, la situation diffère. Coupures de courant et plus faible nombre de belligérants, division politique Fatah-Hamas et éloignement géographique entre Cisjordanie et Gaza... Le développement de brigades numériques dédiées à la riposte on line n'est pas facilité. Cela n'empêche pas les groupes armés de disposer de leur propre chaîne de télévision Al-Aqsa TVcréée en 2006, et d'un site Internet entièrement acquis à leur cause. En outre, les Brigades al-Qassam, la branche armée de l’organisation islamiste, diffusent leurs messages sur leur propre compte Twitter et le Hamas n'hésite pas à répondre directement aux tweets israëliens. Pour parfaire leur stratégie de riposte, ils comptent également sur l'aide des hackers d’Anonymous. Une guerrilla a ainsi été lancée contre les sites de l'administration militaire israëlienne. D'autres pirates, parmi lesquels « Anonymous Gaza Care Package », délivrent des conseils pour maintenir la connexion en cas d'interruption.

Résultat, les hastags fleurissent dans chaque camp ennemi : #IsraelUnderFire contre #GazaUnderAttack. La guerre on line se mesure aux nombres d'occurrence. Al Jazeera a même publié une carte interactive qui permet, en un clin d'oeil, de visualiser sur l'ensemble de la planète la densité de tweets ainsi que les hashtags correspondant aux événements du conflit israélo-palestinien. Repérée par Slate.fr, cette carte présente un mois de conversation sur Twitter entre le 17 juin et le 17 juillet 2014. Plus de doute, le conflit est aujourd'hui mondialisé.

Chaque point de couleur correspond à un hashtag différent : en violet #BringBackOurBoys a été utilisé pour désigner les trois adolescents israéliens enlevés le 12 juin. En noir #EyalGiladNaftali a été utilisé après que les corps des trois israéliens ont été retrouvés le 30 juin. Il est formé des trois prénoms des adolescents. En rouge #MohammadAbuKhdair est le nom d'un jeune palestinien enlevé le 2 juillet et retrouvé mort un jour plus tard. En bleu marine #ProtectiveEdge est le nom de code de l'opération lancée le 8 juillet par l'armée israélienne. En bleu et en vert #IsraelUnderFire et #GazaUnderAttack sont utilisés depuis les récents affrontements entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza.

Reste aux journalistes indépendants à poursuivre sans relâche, souvent au péril de leur vie, leur mission d'information. Lourde tâche, car à l'heure de l'Internet mondial, ces nouvelles armes de désinformation massive semblent avoir de beaux jours devant elle.

Coup de cœur, coup de gueule, coup de poing, n’hésitez plus : venez débattre et tweeter. Cette page est aussi la vôtre vous vous en doutez. Pour "Fais pas com’ Papa", un seul hashtag : #FPCP et une seule page Facebook :Fais pas com' papa.

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