Les grands faits-divers #6 : Cabane n°28

Vacances et belle saison : le moment idéal pour se plonger dans des histoires criminelles toutes plus abominables les unes que les autres. Et comme il n’y a pas de meilleur scénariste que la vraie vie, Déjà-vu revient tout l’été sur quelques histoires bien gratinées d’une part, tout ce qu’il y a d’authentiques d’autre part. Après un certain Jack la dernière fois, direction 1981 et un camping américain, au bord d’un lac de Californie. Oui, ça sonne comme un film d’horreur – mais tout est vrai.

Avril 1981, nord de la Californie, comté de Plumas. À bien des égards, la minuscule bourgade de Keddie tient du petit paradis, à l’abri entre le flanc de la montagne voisine et la voie ferrée qui relie Salt Lake City à Oakland, au nord de l’état. Resort apprécié de quelques connaisseurs mais largement épargné par le tourisme de masse, la station compte une grosse centaine d’habitants permanents, rejoints l’été par quelques vacanciers et parfois par des familles modestes qui s’installent un peu plus longtemps dans l’un des bungalows, attirées par le calme des lieux comme par le loyer modique.

La famille Sharp en est la parfaite expression : au printemps 1981, cela fait déjà quelques mois que Glenna Sue Sharp, 35 ans, s’est installée à Keddie au lendemain d’un divorce assez difficile pour l’avoir convaincue de refaire sa vie très loin de son Connecticut natal. Avec trois garçons et deux filles âgés de 5 à 15 ans, la vie ne devait pas être de tout repos, mais Sue s’était intégrée sans encombres à cette petite communauté paisible, le genre où personne ne prend la peine de fermer sa porte le soir et où tout le monde jette un œil aux gosses des uns et des autres.

La nuit du 11 avril

Dans la soirée du 11 avril, Sue Sharp regagne son logement avec quatre de ses enfants et deux de leurs amis. Il y a du monde dans la cabane en rondins, mais la soirée se déroule sans encombres. Sheila, la seconde fille de Sue âgée de 14 ans, passe de son côté la nuit à deux pas chez les Seabolt, des voisins qui ont le mérite d’avoir une grande télévision.

C’est à elle que revient le triste privilège de découvrir une scène sidérante quand elle revient chez elle le lendemain matin autour de 7 heures. En poussant la porte, mal fermée, l’adolescente tombe sur les cadavres bâillonnés, ligotés et couverts de sang de sa mère, de son frère ainé John (15 ans) et de son amie Dana Wingate, âgée de 17 ans. Affolée, en larmes, Sheila retourne en hurlant chez les Seabolt. Le temps de comprendre ce qu’il se passe et d’alerter toute la bourgade, le père, James, se précipite vers la cabine 28, jette un œil par la fenêtre de la chambre des enfants et fait sortir les deux plus jeunes enfants de Sheila et leur ami… encore endormis. Aussi fou ce que ça puisse paraître, les trois petits – 5 à 10 ans – n’ont apparemment rien entendu du massacre qui s’est déroulé à deux ou trois mètres d’eux, de l’autre côté d’une porte à peu près aussi épaisse qu’une carte à jouer. La dernière fille de Sheila, Tina, a tout simplement disparu.

Quant au mot massacre, il n’est pas trop fort. Arrivés rapidement sur place, les hommes du shérif sont marqués par la violence d’un triple meurtre qui n’a pourtant réveillé personne autour de la cabane 28. C’est à peine si un couple qui loge à quelques dizaines de mètres dit avoir entendu de lointains gémissements autour d’une heure et demie du matin, avant de se rendormir du sommeil du juste.

Pourtant, le ou les meurtriers se sont littéralement acharnés sur leurs victimes, poignardées à la poitrine et à la gorge à de multiples reprises après avoir été attachées avec du ruban adhésif et du fil électrique, et bâillonnées avec leurs propres vêtements. L’autopsie montre que les trois malheureux sont morts de coups multiples portés à la tête à l’aide d’un marteau à griffe et de deux couteaux qu’on retrouva sur place. Les coups portés ont été si violents que la lame de l’un des deux est tordue à angle droit… « Ils ont poignardé et frappé tout ce qu’il était possible de frapper », rapportera plus tard à la presse Rod DeCrona, membre des forces de l’ordre du Comté. Les murs, les gens, les meubles, tout. Il y avait du sang vaporisé absolument partout. On a tout de suite compris que c’était un truc de psychopathe ».

Trois meurtres d’une sauvagerie comme on en voit rarement donc, ou plutôt quatre : le crâne de la malheureuse Tina sera retrouvé et identifié à plus de 160 kilomètres de là, trois ans plus tard. A côté des restes de la petite, on ne retrouva guère qu’un jean taille enfant, une couverture et un rouleau de sparadrap vide.

Enquête bâclée

Du côté des forces de l’ordre, le moins qu’on puisse dire est que l’enquête fut cochonnée en beauté, sur fond de rivalités entre agences gouvernementales et autorités locales. Preuves égarées, témoignages mal archivés, contradictions oubliées, expertises bâclées, interviews sous hypnose, enquêteurs mal formés à l’interrogatoire de jeunes enfants en plein traumatisme… Rien n’y manque, pas même la scène de crime sabotée par les gros sabots des premiers enquêteurs arrivés sur place, enquêteurs qui mirent plusieurs heures à lancer les recherches pour retrouver Tina, perdant des heures précieuses.

Après avoir flanqué un bordel monstre dans l’enquête, le FBI – initialement mandaté pour enquêter sur l’enlèvement de la petite fille – dégagea le plancher en laissant tout le monde en plan après trois mois. Plusieurs suspects furent entendus, les interrogatoires se multiplièrent et des dizaines de pistes furent explorées, de la vengeance familiale au crime rituel en passant par le trafic de drogue, sans qu’on comprenne toujours bien pourquoi. On alla même jusqu’à soupçonner un célèbre duo de tueurs en série, Henry Lee Lucas et Ottis Toole, d’avoir fait le coup – là encore sur la base d’à peu près rien.

Quant aux médias, ils ne se privèrent pas de donner une ampleur nationale à une affaire d’autant plus juteuse qu’elle avait quelques points communs avec un film d’horreur tout récent, Vendredi 13. Sorti l’année précédente, le film décrivait le massacre d’un camp de vacances par Jason, le tueur au masque de hockey appelé à devenir l’un des méchants les plus emblématiques de la pop culture.

Une piste ?

En 2004, la cabane 28 fut finalement démolie – personne ne se précipitait pour la louer, curieusement, et l’enquête, jamais close officiellement, n’avance plus depuis lurette[1]. Selon toute vraisemblance, les meurtres de Keddie resteront à tout jamais un mystère – à moins que… En 2008, dans un énième reportage consacré à l’affaire, Marilyn Smartt, ancienne habitante du camp, fit une déclaration fracassante. À la croire, les voisins les plus proches des Sharp n’auraient rien entendu des meurtres pour une bonne raison : ils les auraient commis.

Dans le documentaire, Marilyn Smartt accuse directement son mari Martin d’avoir massacré la famille Sharp en compagnie d’un de ses amis, John Boubede. D’après elle, son époux n’aurait pas supporté que Sue Sharp se soit mêlée de sa vie de couple, marquée par une série de violences conjugales. Elle aurait surpris les deux hommes en train de brûler des objets autour de 2 heures du matin la nuit du meurtre, totalement ivres. Plus troublant encore, après leur séparation, Martin lui aurait écrit une lettre – perdue depuis par la police – où il avouait les quatre meurtres (« j'ai payé le prix de ton amour et maintenant que je l'ai acheté avec la vie de quatre personnes, tu me dis que c’est terminé... Génial ! Tu veux quoi de plus ? »). Cerise sur le gâteau : Martin était un ami proche du shérif de Plumas, premier responsable d’une enquête menée en dépit du bon sens. Il n’en fallait pas plus pour que tous les complotistes du pays s’imaginent un complot policier à grande échelle, destiné à couvrir Martin Smartt et John Boubede.

Le hic ? Ce dernier est mort en 1988, Martin l’a suivi dans la tombe en 2006 et personne n’a jamais pu remettre la main sur la fameuse missive. Les survivants de la famille Sharp ne sont pas prêts de trouver la paix.

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[1] Quoique… https://web.archive.org/web/20180415002049/http://www.plumasnews.com/keddie-murders-revisited/

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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