Les grands faits-divers #5 : The Ripper

 

Vacances et belle saison : le moment idéal pour se plonger dans des histoires criminelles toutes plus abominables les unes que les autres. Et comme il n’y a pas de meilleur scénariste que la vraie vie, Déjà-vu revient tout l’été sur quelques histoires bien gratinées d’une part, tout ce qu’il y a d’authentiques d’autre part. Après le Dahlia Noir la semaine passée, direction Londres et les ruelles de Whitechapel, sur les traces d’un certain Jack. A tout saigneur tout honneur, après tout.

 

Si on vous demande à quoi pouvait bien ressembler Londres en 1888, il y a peut de chances qu’on trouve une meilleure métaphore que celle de la fourmilière. Révolutions industrielles obligent, la modernité fait rage, aurait dit Vialatte. Au temps de l’industrie triomphante, Londres est une ville immense – la plus peuplée du monde, tout simplement – plongée dans les fumées des cheminées d’usine et les vapeurs des machines. C’est le temps du boulon et de l’acier, du métro et des machines à écrire, du phonographe, du smog et de la classe ouvrière. Personne n’en parle mieux que les écrivains : l’année précédente, Conan Doyle a donné vie à un certain Sherlock Holmes, père de fiction de la police scientifique. Jules Verne inonde depuis 25 ans déjà le monde de ses visions futuristes et Bram Stoker, de son côté, commence tout juste à réfléchir au brouillon d’un roman qui sortira neuf ans plus tard, Dracula. Tous chantent à leur manière la science triomphante et l’entrée de la race humaine dans les lumières du progrès.

Whitechapel, face cachée de Londres

Mais la médaille à un revers. Londres a grandi vite, trop vite. D’immenses quartiers ont poussé en quelques années dans l’anarchie la plus totale pour accueillir la foule des nouveaux citadins, dont beaucoup vivent dans la misère et la crasse, loin des beaux quartiers. Et si ce Londres du sordide avait une capitale, ce serait Whitechapel, sorte d’enfer urbain peuplé de 900 000 âmes en peine. C’est la ville-atelier, le Londres de tout ce qui sent fort : les tanneries, les fonderies,  les halles aux poissons et les abattoirs, avec leur odeur de sang et de peur animale. Un quartier où les boutiques à trois pennies succèdent aux bouges surpeuplés. Pas d’égouts, pas de caniveaux, toutes les ordures sont déversées à même la rue. L’été, la chaleur rend l’atmosphère insupportable, chargée de graisses, de suie et de relents et d’odeurs à vous faire sauter l’émail des dents.

Évidemment, ce n’est pas là que vit la bonne société. Whitechapel, c’est le quartier des immigrés, dont beaucoup d’Irlandais et de Juifs d’Europe centrale. On y survit au rythme des métiers d’un jour. Un enfant sur deux y meurt avant cinq ans. Les rapines, les bagarres et les vols y sont monnaie courante et on s’y tue pour deux sous ou pour un regard de trop. C’est aussi le quartier de la prostitution : 62 bordels et 1 200 pensionnaires régulières s’y sont installées, sans compter les femmes qui se vendent dehors, régulièrement ou pas, été comme hiver. Beaucoup sont battues par leurs souteneurs et pour oublier, beaucoup boivent. La plupart sont malades, de la syphilis souvent.

Au 31 du mois d’août

Le 31 août 1888, à quatre heures du matin, un certain Charles Cross, ouvrier de son état, aperçoit soudain dans Buck’s Row une femme étendue sur le sol, les jupes retroussées. Jusque-là, rien d’étonnant mais cette femme n’est pas une pocharde de plus. Elle n’est pas non plus morte de froid comme cela arrive parfois, l’hiver. L’homme appelle un bobby qui ne peut que constater la mort de Mary Ann Nichols, 42 ans, prostituée notoire. Pour la cause de la mort, ce n’est pas trop difficile : la malheureuse a été égorgée – presque décapitée, pour être exact. Ses mains sont froides mais ses bras encore tièdes : le meurtre est tout récent mais déjà, une pluie battante a lavé le sang et les empreintes de son assassin avec lui.

Le corps est transporté à la morgue où les médecins découvrent qu’il y a pire à voir que la large blessure à la gorge – bien pire, en réalité. Ils constatent que la victime n’est pas morte de l’égorgement mais a été étranglée. Sa langue est lacérée, son ventre ouvert et ses organes génitaux ont subi les coups furieux, violents, puissants d’une lame très coupante.

Ce que les enquêteurs ne savent pas encore, c’est que Mary Ann Nichols est la première des cinq victimes d’un meurtrier légendaire.

Série rouge

Le 14 septembre, c’est Annie Chapman qu’on retrouve étendue à son tour dans une arrière-cour. La sauvagerie est montée d’un cran. Sa tête est presque séparée du corps et non seulement son meurtrier s’est à nouveau adonné à ses petites manies anatomiques, mais cette fois, il est carrément parti avec certains organes de sa victimes, dont l’utérus et les deux tiers de la vessie. Il a aussi disposé les intestins de la morte sur ses épaules, en guise de châle.

Le plus fou ? Le meurtre a eu lieu à 6 heures du matin, autrement dit à l’aube : alors que des dizaines d’habitants sont déjà dans les rues, le meurtrier a été assez cinglé ou assez audacieux pour tuer en plein jour, à la porte d’un immeuble où vivent 17 personnes et en prenant son temps. D’ailleurs, on l’a vu : des témoins parlent d’un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau de chasse et d’un long manteau sombre. Une silhouette est née, imprimée pour longtemps dans l’imaginaire collectif : Jack l’Éventreur.

Le 30 septembre, c’est le tour d’Elisabeth Stride de croiser Jack. Elle a de la chance, si on ose dire : il a juste le temps de l’égorger avant d’être interrompu. La même nuit, Kate Conway a beaucoup, beaucoup moins de chance que cette femme tuée rapidement : frustré peut-être, Jack a à nouveau frappé la même nuit, et cette fois en prenant son temps. Kate est une nouvelle fois quasiment décapitée. Son nez et une oreille sont tailladés. Elle porte une marque en V sur tout le visage.  Un rein et l’utérus manquent. Son estomac et ses intestins sont posés sur ses épaules. Après enquête, les policiers reconstitueront le timing : Jack a fait tout ça en… quinze minutes, hypothèse haute, et dans un quartier truffé de flics.

Le sommet de l’horreur

Mais tout ça est encore un aimable tour de chauffe au regard de la cinquième et dernière victime, Mary « Ginger » Kelly, tuée chez elle le 9 novembre 1888. C’est la plus jeune des victimes, 25 ans à peine, une jeune femme rousse et élancée, gentille avec tout le monde, d’après les témoignages. À l’abri des regards, Jack a pris tout son temps. La scène de crime est insoutenable, même pour les médecins et les enquêteurs : certains se feront volontairement muter au fin fond de la campagne anglaise suite à cette histoire.

Ses bras ont été séparés du corps.  La surface extérieure de ses cuisses et de son ventre a été arrachée. Les seins ont été coupés, les intestins enlevés et littéralement projetés autour du lit. L’utérus, les reins et un sein ont été placés sous la tête de la victime, en guise d’oreiller. Les policiers retrouvent le second sein sous son pied gauche et le foie et les viscères au bas du lit. Et pour être bien farceur jusqu’au bout, Jack a posé d’autres morceaux de chair sur une petite table.

From Hell

Voilà pour les meurtres proprement dit.

Maintenant, l’affaire. Pourquoi Jack a-t-il autant marqué la mémoire collective alors que son … palmarès, disons, est très en-dessous de certains de ses modernes confrères – Ted Bundy, pour ne citer que lui, a été condamné pour 30 meurtres ?  Pourquoi un tel héritage dans la culture populaire alors qu’il est loin d’être le premier tueur en série européen (aaah, Gilles de Rais) ?

Sans doute parce qu’il est le premier à utiliser sciemment les mass médias de l’époque : les journaux.

Jack leur écrit. Il leur écrit même beaucoup – trop souvent d’ailleurs pour que les lettres soient toutes de lui. Certaines, de toute évidence dues à quelques tordus en mal de notoriété, sont écartées par les enquêteurs, mais d’autres sont bien réelles, à les croire. Une surtout, écrite en rouge et signée d’un petit surnom : Jack The Ripper, Jack l’éventreur. La police fera publier la lettre, dans l’idée que quelqu’un puisse reconnaître l’écriture. D’autres suivront dont la plus terrifiante commence par la mention « From Hell » (« De l’Enfer »).

Elle arrive le 16 octobre 1888. Accompagnée d’un rein.

Personne ne sait s’il s’agit de celui qui manquait à Kate Conway, impossible à établir avec les moyens de 1888, mais c’est bien un rein humain, accompagné du texte suivant (fautes non retranscrites) :

« De l’enfer,

Monsieur, je vous envoie la moitié du rein que j’ai pris à une femme, préservé pour vous. L’autre morceau je l’ai frit et mangé, c’était très bon. Je vous enverrai peut-être le couteau ensanglanté qui l’a enlevé si vous attendez un peu plus longtemps. Attrapez-moi quand vous pourrez Monsieur. 

Jack.»

L’enquête impossible

Pression médiatique, enquête difficile dans un quartier difficile : Scotland Yard s’y perd, d’autant que l’angoisse grandit au fil des meurtres.

A Whitechapel comme dans tout Londres et tandis que les rues se vident à la nuit tombée on réclame des coupables. Et comme souvent, ce sont les Juifs du quartier qui font des victimes toutes désignées. Pourquoi les Juifs ? Parce qu’après le quatrième meurtre, on a retrouvé près d’une fontaine, sur un mur, l’inscription suivante qui ne va pas aider : « The Juwes [sic] are The men That Will not be Blamed For Nothing » ((“On n’accusera pas les Juifs pour rien”)

Plusieurs malheureux habitants de Whitechapel, simplement coupables d’être juifs, se retrouvent rapidement à l’hôpital après être passé à deux doigts du lynchage. Pour ne pas en rajouter au risque de provoquer un pogrom à grande échelle, le patron de la police fait alors… effacer l’inscription, tracée à la craie, sans qu’on la prenne en photo. Surréaliste aujourd’hui, cette décision fait disparaître un indice essentiel et rend impossible toute comparaison avec l’écriture des courriers expédiés à la police et à la presse…

Sous pression constante, les policiers multiplient d’autant plus les boulettes que les témoignages affluent et se contredisent. Seule certitude : Jack s’y connait en anatomie, et plutôt bien. Il a de bons outils. Il travaille vite.

Et... voilà tout ce qu’on peut en dire depuis bientôt 130 ans parce que ne cherchez pas  - et ne vous ruez surtout pas sur le dernier livre dont la couverture proclame triomphalement que l’auteur a résolu l’enquête une fois pour toutes, juré craché, cette fois-ci c’est plié - personne ne sait qui était Jack.

Personne ne sait pourquoi les meurtres cessèrent brutalement. Personne ne sait pourquoi Jack tuait, et de cette manière. Et sauf miracle, personne ne le saura jamais.

Seul débouché positif à cette sinistre histoire, la reine Victoria poussera un véritable coup de gueule et lancera un programme d’urbanisme qui fera le bonheur de Whitechapel. L’apparition d’une police scientifique digne de ce nom, elle, attendra un peu : le premier labo ouvrira en… 1930, vingt ans après son prédécesseur français. Mieux vaut tard…

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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