Les grands faits-divers #2 : le tueur de servantes d’Austin

Vacances et belle saison : le moment idéal pour se plonger dans des histoires criminelles toutes plus abominables les unes que les autres. Et comme il n’y a pas de meilleur scénariste que la vraie vie, Déjà-vu revient tout l’été sur quelques histoires bien gratinées d’une part, tout ce qu’il y a d’authentique. Après l’Ardèche et son auberge rouge la semaine dernière, direction le Texas.

Sans être aussi célèbre que New York, Dallas ou Chicago, la ville d’Austin est aujourd’hui solidement installée dans le classement des 20 villes américaines les plus peuplées. Dieu sait qu’elle partait de loin, pourtant : tout le 19e siècle ou presque, la capitale du Texas est restée un coin paumé de quelques milliers d’habitants, perdu entre plaines et collines. Le genre d’endroit où on ne peut pas faire cent mètres sans croiser des vaches et où on ne tarde pas à marcher dans quelque chose de rural.

Vingt ans après la fin de la guerre de Sécession, en 1885, les choses ont changé. Austin est devenue the booming city, une métropole en pleine expansion. Elle compte entre 20 et 30 000 habitants, un chiffre qui monte à toute allure, gonflé par un afflux régulier d’habitants attirés par une ville qui compte déjà son propre tramway, trois lycées, une Université et sa part de lieux chics pour la bourgeoisie locale, qui se fait un pognon de dingue dans l’industrie, le coton, le rail ou la métallurgie. Bref, l’Amérique dynamique et entreprenante que le monde commence à voir émerger comme la grande puissance montante. Enfin ça, c’est la version tout public, la ville du grand jour. La nuit, c’est autre chose. Austin connaît un phénomène commun à toutes les métropoles qui grandissent trop vite : une criminalité galopante. Du grand classique d’abord : cambriolages, vol à mains armées, braquage, rixes… Jusqu’à ce qu’on change brutalement de braquet en 1885.

901, West Pecan Street

Au matin du 31 décembre 1884, alors que la ville entière se prépare pour fêter la nouvelle année, une jeune femme est retrouvée morte, la tête fracassée, à quelques mètres de la maison où elle travaille comme cuisinière, au 901 West Pecan Street, une belle maison de maître, au cœur des beaux quartiers et à 500 mètres du fleuve Colorado. En remontant la piste dans la neige, on découvre une autre victime dans la maison, Walter Spencer, blessé mais vivant. Comme Mollie, il a été attaqué à la hache pendant son sommeil et laissé pour mort. Contrairement à Mollie, personne ne l’a traîné au milieu de la rue avant de le violer et de l’abandonner au milieu de la chaussée.

Aussi atroce qu’il soit, le meurtre n’émeut pas grand monde : Mollie est noire et si ce n’est pas une esclave, guerre de Sécession oblige, la police n’est guère pressée de se pencher sur une affaire qu’elle décide de traiter comme un accident isolé, sans doute le fruit d’une dispute entre domestiques.

Le problème, c’est que Mollie n’est que la première d’une longue série.

« Je pense que nous avons affaire à un serial killer »

Le 19 mars 1885, deux servantes suédoises sont retrouvées vivantes mais sérieusement amochées à deux pas de chez elles, sans que les autorités ne fassent le lien avec le meurtre de Molly – après tout, les victimes sont blanches, cette fois-ci. La mort d’une autre jeune servante noire, Eliza Shelly, ne les fait pas davantage tiquer. Comme Molly, la jeune fille a pourtant été retrouvée dans un état abominable, massacrée à la hache, à moitié dévêtue et violée dans sa chambre. Trois semaines plus tard, le 22 mai 1885, rebelote : attirés par des râles d’agonie, des passants retrouvent nouvelle jeune servante noire, Irene Cross, étendue au sol, lardée cette fois de coups de couteau. Gravement touchée, la malheureuse ne passe pas la nuit.

Et de trois puis quatre, le 30 août. Ce soir-là, Rebecca Ramey est brutalement assommée par un inconnu. Sa fille Mary, une enfant de onze ans, a disparu. On la retrouve quelques heures plus tard près de la margelle d’un puit. Après l’avoir violé, son assassin l’a tuée en lui enfonçant une pointe dans l’oreille. Les victimes, une fois de plus, sont deux domestiques noires. Le 28 septembre, coup double : Gracie Vance et son compagnon, tout aussi noir qu’elle, sont retrouvés morts, abattus d’un coup de hache à plusieurs dizaines de mètres l’un de l’autre. Il faut des heures à ses proches pour parvenir à reconnaître la jeune femme, qui a eu le temps d’arracher la montre en or de son meurtrier avant de mourir en la serrant toujours dans sa main.

En neuf mois, on en est à 5 femmes et 1 hommes assassinés, sans compter les blessés et… tout le monde s’en fout, ou presque. On arrête bien au pif quelques relations des victimes pour se donner l’air de faire quelque chose, mais rien de concluant.

Quand les autorités ou les habitants veulent bien se pencher dix secondes sur une question qui n’occupe pas dix lignes dans les journaux, c’est pour estimer qu’il s’agit d’un problème entre Noirs. En creux, c’est tout le discours racial sur la violence naturelle aux Afro-américains qui s’exprime.

« Joyeux Noël, Félix ! »

En tout cas jusqu’à la nuit du 24 décembre 1885, la nuit de Noël. En début de soirée, un certain M. Hancock cherche sa femme, Sue. Le couple – blanc – est aisé et vit dans une jolie maison, à deux pas du fleuve. Et M. Hancock finit par remettre la main sur sa femme qui l’attend on ne peut plus calmement au fond du parc, près du fleuve, comme la plupart des gens à qui on a ouvert la tête en deux, avant de leur planter un tournevis dans l’oreille.

La nuit n’est pas finie, loin de là. Une heure plus tard, à quelques centaines de mètres de la maison de M. Hancock, on retrouve le très riche M. Philips avec une bien belle empreinte de hache dans la tronche, effondré dans sa chambre. Pas mort, mais tout juste. Son tout jeune fils, Jimmy Junior, est assis juste à côté de lui, indemne, avec une pomme dans la main, en larmes.

En revanche, pas de traces de la maman du petit, Eula Philipps, une célébrité locale qu’on dit être l’une des plus belles femmes de la bourgeoisie d’Austin. Heureusement, il y a une chouette piste qui les mène tout droit vers elle. Malheureusement, la piste est rouge, et ce n’est pas une métaphore : il y a littéralement une traînée de sang qui mène les témoins à une ruelle, derrière la maison. La malheureuse est étendue là, la tête défoncée par une bûche abandonnée sur place. L’expression de souffrance sur son visage marque les témoins à un tel point que beaucoup n’arrivent pas à terminer leur déposition. On l’a de toute évidence violée, ce que confirmera l’enquête.

Eula Philips, la dernière victime

« Blood ! Blood ! Blood ! »

Le matin de Noël, Austin se réveille avec une sacrée gueule de bois. Le meurtre, la même nuit, de deux des femmes les plus en vue de la ville va pousser les autorités à se secouer le slibard avec un peu plus d’enthousiasme quand les victimes étaient de simples domestiques noires. Un des journaux locaux, The Statesman, barre sa Une de trois mots – un seul en fait, répété trois fois en capitales : « BLOOD ! ». Son concurrent, à peu près aussi sobre, annonce en titre que l’Enfer s’est ouvert à Austin. Et dans les deux titres, l’hypothèse est la même : le coupable, bien sûr, ne saurait être autre chose qu’un Noir pris de boisson.

La ville est prise d’une épidémie de trouille. 500 notables se réunissent le jour de Noël pour faire le point. Tous les magasins d’armes sont rouverts ce jour-là et partout en ville, on ressort les pétoires de la guerre de Sécession. Une milice de vigilantes est créée et se met aussitôt à patrouiller. On ferme les bordels et les bars, on instaure un couvre-feu et on invite fermement les femmes à rester tranquillement à la maison. Mieux, Austin se décide à investir dans l’éclairage public et vote la construction de 31 tours immenses, les moolinght towers, des structures métalliques hautes de 50 mètres et capables d’éclairer tout un quartier[1]. De leur côté, les plus aisés achètent à prix d’or une invention toute neuve, les premiers systèmes d’alarme électriques. Du côté des familles pauvres, les mesures de protection se résument à garder des bougies allumées toute la nuit.

Une enquête bâclée dans les règles de l’art

L’enquête commence. Enfin, l’enquête… C’est un désastre de méthodologie, même pour l’époque. Toutes les scènes de crime ont été sabotées et la principale mesure des policiers consiste à arrêter tous les Noirs un peu costauds et un peu suspects et de leur coller des baffes en espérant que l’un d’entre eux finira par avouer. C’est évidemment un bide. Malgré la prime de 3000 dollars – une somme considérable qui attire tout ce que le pays compte de chasseurs de primes – offerte par le gouverneur, aucune piste sérieuse n’émerge.

Il y aura pourtant un procès – et les accusés ne sont pas des Noirs mais les époux des deux victimes blanches. C’est à peu près aussi idiot : James Philips, le mari d’Eula, aurait ainsi dû se frapper à coup de hache lui-même avant de trouver le moyen de planquer l’arme, une fois évanoui. En revanche, le procès fait émerger une réalité peu flatteuse. On découvre au fil des débats que les deux jeunes femmes n’étaient pas spécialement heureuses en ménage et que leurs si dignes maris les tabassaient parfois, la boisson aidant. Eula en particulier avait cherché à avorter de son second enfant – et peut-être de se tuer au passage – poussée au désespoir par la violence de son mari.

L’atmosphère du procès est irrespirable, les pressions énormes, le scandale dans la bonne société d’Austin considérable. M. Hancock est rapidement acquitté. Le père de M. Philips, riche à s’en faire craquer les poches, lui paye les meilleurs avocats de l’époque, lesquels pensent se faire plaisir à peu de frais : le dossier est vide. À part prouver que Philips est un connard de première qui bat sa femme, rien ne le connecte au meurtre. Et pourtant, l’homme prend 7 ans de tôle avant de voir le jugement cassé en appel, faute de preuves.

Cette fois, le soufflé retombe d’autant plus rapidement que la série de crimes s’est brutalement arrêtée, un détail qui avait d’ailleurs bien aidé à considérer que les deux maris devaient être coupables.

L’ombre de Jack

On n’a jamais identifié le tuer de servantes d’Austin et on ne l’identifiera probablement jamais, ce qui n’empêche pas certains de pointer un bien beau suspect.

Et forcément, c’est tentant : ça ne vous dit rien, cette série de meurtres de femmes particulièrement violents, sur une période de moins d’un an ? Ces victimes tuées pour l’essentiel dans des quartiers pauvres ? Cette série brutalement interrompue, sans qu’on sache qui a tué ?

Gagné : Jack l’Éventreur. Les similitudes entre les deux meurtres n’ont pas échappé à certains auteurs et l’un d’entre eux a même soutenu mordicus que le fameux Jack pouvait être le tueur d’Austin, parti en Angleterre, à 8000 bornes d’Austin, pour éviter l’arrestation. L’hypothèse saisissante d’un meurtrier globe-trotter aurait le mérite d’expliquer la fin de la série de meurtres à Austin, mais aussi à Londres. Après tout, pourquoi le meurtrier n’aurait-il pas fui Londres comme il avait fui Austin. Et puis du côté des dates, ça colle : les meurtres du Texas stoppent en décembre 1885, tandis que ceux de Jack datent de 1888.

Pour tout le reste en revanche, la théorie ne ressemble pas à grand-chose. Entre les meurtres à la hache d’Austin le scalpel habile du tueur de Whitechapel, il y a un monde. Les viols sont un autre problème ; pour ce qu’on en sait, Jack tuait mais ne violait pas ses victimes. Reste une belle idée de roman – et huit cadavres.

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[1] Finalement construites huit à dix ans plus tard, ces tours existent toujours. Ce sont les dernières des Etats-Unis encore débout.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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