Toutes choses bues à Istanbul…

La politique du gouvernement Erdogan est-elle soluble dans l’alcool ? Il y a un peu plus d’un mois, en mai dernier, se tenait la première édition du Gastro festival d’Istanbul, non loin de la place Taksim, où manifestaient les opposants au régime du premier ministre Recep Tayyip Erdogan.

Il y a un peu plus d’un mois, le mouvement de contestation ne faisait pas encore les unes de l’actualité, mais dans les travées du festival, beaucoup sentaient frémir la révolte : "Elle surgira de la rue, confiait un résident français installé depuis une vingtaine d’année à Istanbul. Les partis d’oppositions sont désunis, ils ne forment pas le bloc susceptible de faire reculer le pouvoir en place. Les manifestations viendront d’un élan populaire." Il voyait clair, il n’était pas le seul. Il ajoutait d’ailleurs : "Vous verrez que les restrictions sur la consommation d’alcool pourront être un élément déclencheur." Il n’avait pas tout à fait tort. Si ce sont les projets immobiliers et les atteintes aux patrimoines culturels et environnementales qui ont tout d’abord nourri les slogans des manifestants, ceux-ci protestent aussi contre les dernières lois, adoptées à la fin du mois de mai, restreignant la consommation de boisson alcoolisées.

L’alcool est effectivement un bon marqueur des lignes de fractures qui divisent aujourd’hui la société turque. Souvenons-nous… Mustafa Kemal Atatürk avait fait en son temps du Raki la boisson nationale. Mais sa réforme agraire avait contribué à créer de grosses coopératives agricoles, il n’était plus possible d’être vigneron à moins de produire plus d’un million d’hectolitres. Autant dire que la viticulture était sous le contrôle de grosse firmes, elles mêmes contrôlées par l’état, certainement pas les meilleures conditions pour élaborer des vins de qualité. La situation allait perdurer jusqu’en 2003.

Arrivé au pouvoir en mars de cette année là, Erdogan applique sa politique libérale, voire ultralibérale, et s’empresse d’autoriser une production vinicole indépendante. Depuis, près de 145 domaines ont vu le jour.

Et c’était un des objectifs du Gastro festival d’Istanbul de faire découvrir à la presse internationale les progrès réalisés en l’espace de dix années.

De fait, certains flacons commencent à valoir le coup… Parmi les vins blancs dégustés, un Kavaklidere Côte d’Avanos 2011, assemblage de Chardonnay et de Narince (cépage originaire d’Anatolie centrale mais aujourd’hui planté dans de nombreuses régions) avait une fraîcheur et une minéralité estimables. Toujours pour les blancs, un Vodina Chardonnay de 2011, de la propriété Yazgan près de Turgutlu (province de Namisa, région Egéenne) avait une belle ampleur aromatique et de la structure, avec toutefois un boisé un peu marqué. Enfin pour les rouges, rares sont les vins qui peuvent aujourd’hui prétendre à un rayonnement international, cependant un Kavaklidere Pendora 2010 (100% Syrah), produit à Kemaliye commune d’Anatolie Orientale, avait des épices et une animalité savoureuse, un vin complexe.

La Turquie vit une véritable renaissance de ses cépages et de ses terroirs, et ceci grâce au gouvernement Erdogan. Las… les convictions libérales du premier ministre sont aujourd’hui rattrapées par son attachement aux règles religieuses. Après avoir considérablement augmenté les taxes sur l’alcool, le gouvernement a décidé d’en restreindre la consommation : interdiction de vente entre 22h et 6 heures du matin et à tout heure aux abords des mosquées et des écoles. Lois liberticides protestent les manifestants de la place Taksim.

Cependant, une des choses les plus savoureuses bues en Turquie était sans alcool : le Şerbet. Il s’agit d’une très vieille boisson. Elle est d’ailleurs mentionnée dans les Mille et une nuit. Elle l'est également dans le roman Mon nom est rouge d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, dont l’action se déroule à Istanbul à la césure des XVIéme et XVIIéme siècles, où les protagonistes se désaltèrent de Şerbet à la cerise. De quoi s’agit-il ? De sirops de fruits, d’épices, d’extraits de plantes, il y a une variété infinie de Şerbet… Le Şerbet Ottoman compte pas moins d’une quinzaine d’herbes et d’épices dans sa réalisation, parmi lesquelles la cannelle, l’ibiscus, le clou de girofle, les dattes, le laurier, le tamarin, le céleri… Tout un art de l’assemblage. Certains sont plus simplement mono saveur, le Şerbet à la rose est ainsi d’une couleur éclatante : un tyrien girlyssimo ! Le Şerbet était additionné de glace, voire de neige, et c’est pourquoi le sorbet est aujourd’hui son descendant direct, tout autant étymologiquement que factuellement.

Alors, pourquoi ne pas imaginer que Narince, Chardonnay, Syrah et Şerbet vivent en parfaite harmonie… Le choix n’est-il pas plus enrichissant que l’interdit ?

 

Recette de Şerbet à la rose

Ingrédients

125 grammes de roses séchées en bouton (rouges et odorantes)

5 tasses d’eau

1 tasse de sucre semoule (moins si vous ne voulez pas d’une boisson trop sucrée)

1 jus de citron

½  tasse de sirop de rose

Réalisation

Verser les fleurs, le sucre et le jus de citron dans un récipient. Mélanger à la main tous les ingrédients, les pétales des roses doivent être désunies. Verser l’eau et laisser macérer au frais pendant 4 à 5 heures. Filtrer la préparation au chinois puis au filtre à café pour obtenir un liquide limpide. Déguster glacé.

 

 

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