Les héritiers

La pomme ne tombe pas loin du pommier

Je suis prof. Mes deux parents sont enseignants. Les deux parents de mon père étaient enseignants. Mon arrière grand-mère paternelle était institutrice, et son père était lui aussi instituteur. Pendant longtemps, cela m'a semblé une simple coïncidence amusante.

A l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, dans laquelle j'ai enseigné longtemps, on trouve partout des plaques commémoratives indiquant les noms des anciens élèves depuis la fondation de l'école il y a 200 ans. Et il n'était pas difficile de remarquer qu'on retrouvait souvent des noms identiques, entre les élèves actuels et les anciens. Pas tous évidemment, mais plus de patronymes communs que ce qu'aurait produit le hasard. Pendant longtemps, cela m'a semblé une simple curiosité.

L'idée que le statut socio-économique soit hérité nous paraît détestable. On a aboli l'essentiel des privilèges hérités et les derniers qui subsistent (comme les monarchies européennes) paraissent au mieux, des traditions désuètes. On lit avec intérêt les histoires de gens partis de zéro et arrivés au sommet, on raille les fils à papa qui n'ont rien fait pour mériter leur situation, on loue les milliardaires qui cèdent leur fortune à des oeuvres caritatives plutôt qu'à leur progéniture.

La méritocratie et l'égalité des chances sont les idéaux de nos sociétés. Même si nous savons que nos statuts socio-économiques ne sont pas entièrement déterminés par notre mérite personnel, nous consacrons énormément de ressources à contrebalancer les inégalités de naissance.

Retour vers la moyenne, mais pas trop vite

La mesure de la mobilité entre générations (quelle partie de vos caractéristiques est héritée de vos parents) est un ancien problème statistique. Francis Galton avait ainsi constaté que les parents très grands avaient aussi des enfants plus grands que la moyenne; mais moins grands que leurs parents. Il avait appelé ce phénomène "retour à la moyenne": si vous êtes exceptionnellement différent du reste de la population, vos enfants le seront peut-être, mais moins que vous.

Considérez par exemple le cycliste Axel Merckx. Si le talent cycliste était entièrement hérité, il aurait eu la carrière de son père. S'il n'y avait aucune héritabilité, il pédalerait comme vous et moi. Au bout du compte il a fait une carrière professionnelle honorable (ce que l'essentiel de la population ne peut pas faire) mais pas aussi bonne, ce qui suggère une héritabilité partielle du talent cycliste.

Axel Merckx est une anecdote; lorsque les économistes ou sociologues essaient de mesurer l'héritabilité du statut socio-économique (et donc, la mobilité générationnelle) on trouve des résultats compris entre 20% et 50% d'héritabilité, selon les pays et les époques.

Et ces résultats sont plutôt une bonne nouvelle pour l'égalité des chances et la mobilité sociale : cela signifie qu'en trois générations, en moyenne, les avantages de statut disparaissent. Si un enfant a 30% du succès de son père, ses enfants auront 9% (30%x30%) du succès de leur grand-père; en trois générations, le retour vers la moyenne sera total.

Et l'expérience quotidienne confirme ces résultats. Certes, on remarque des "enfants de" qui réussissent. Mais plus rarement des "petits-enfants de" remarquables. On dit que dans les grandes dynasties industrielles, le grand-père est un aigle, le père est un faucon et le fils en est un vrai : cela semble confirmé par les statistiques.

Le fils se lève aussi

Mais cette façon de voir les choses n'est pas satisfaisante selon l'historien économique Gregory Clark. Dans son livre "the son also rises" (il a un goût particulier pour les titres de livres inspirés d'Hemingway) il constate que la mobilité sociale semble moins forte que ce que l'on mesure. En cause, les données dont on dispose pour mesurer le statut socio-économique (mesuré le plus souvent par le revenu ou la richesse individuelle). L'appartenance à l'élite peut prendre de nombreuses dimensions.

Par exemple. Supposez un chirurgien dont le fils devient enseignant-chercheur en biologie, et le petit-fils chirurgien à son tour. A chaque génération, on mesurera une corrélation faible entre revenu du père et revenu du fils (parce que les enseignants-chercheurs sont nettement moins bien payés que les chirurgiens). Et on aura l'illusion statistique d'une forte mobilité entre les générations alors que sur le long terme cette famille n'est jamais sortie des élites sociales.

Les exemples ne manquent pas. Clark cite ainsi Timothy Berners-Lee, inventeur de l'internet du world wide web. Il est le descendant d'une famille aisée de propriétaires terriens du 19ième. Mais surtout, le nom de Berners est celui, à l'origine,  d'un des chevaliers normands qui ont accompagné Guillaume le Conquérant lors de la conquête de l'Angleterre, dont on trouve des traces en 1086. Cette famille est dans l'élite sociale britannique depuis un millénaire (les patronymes des chevaliers normands ayant accompagné Guillaume sont de manière générale surreprésentés dans les élites britanniques actuelles).

Clark a donc cherché d'autres méthodologies pour mesurer la mobilité sociale sur longue période. Son idée a consisté à étudier la persistance des noms de famille dans les différentes classes sociales au cours du temps. Pour cela il faut trouver des données caractéristiques des élites sociales à différents moments, ce qui dépend des pays. Les registres d'étudiants des Ecoles ou Universités prestigieuses peuvent fournir des données de long terme lorsqu'elles sont conservées. Une solution aussi (utilisée pour la Suède) consiste à observer la signification du patronyme : un peu comme le nom de famille "Charpentier" ou "Meunier" informe sur la profession de nos ancêtres lorsque l'état-civil a été fixé. Clark mesure ainsi la proportion de patronymes correspondant à une profession caractéristique de l'élite sociale dans la population actuelle suédoise.

Clark a étudié la mobilité en Suède, l'un des pays dans lequel on mesure la mobilité la plus forte avec les indicateurs classiques; Les USA, la Grande-Bretagne, L'Inde et les conséquences du système de castes, la Chine et le degré de renouvellement des élites après Mao; Le Japon, la Corée, le Chili, et le cas de minorités comme les Roms ou les juifs.

Persistance

On pourrait s'imaginer, avec une telle variété de contextes, de pays et de périodes étudiées, qu'il aurait observé des écarts importants. Mais ce n'est pas le cas, au contraire. Son résultat le plus spectaculaire est de constater dans tous les pays et contextes le même niveau, très élevé, de persistance socio-économique: environ 75% de persistance. En somme, 75% de votre statut socio-économique est expliqué à long terme par votre origine familiale.

Les travaux de Clark ont donné lieu à toute une série d'autres mesures, qui vont dans le même sens. La plus récente, qui a eu son succès médiatique, est une étude de chercheurs italiens montrant que les familles les plus riches de Florence il y a 600 ans sont toujours parmi les plus riches aujourd'hui.

Conséquences

Clark a fait remarquer qu'il était auparavant plutôt un économiste libéral, mais que ses travaux l'ont conduit à une position politique diamétralement opposée. L'idéal de la société libérale repose en effet sur le fait que le succès dépend du mérite, pas de ce que faisaient vos parents. Dès lors que ce n'est pas le cas, que la mobilité sociale est si faible, les inégalités deviennent nettement plus difficiles à accepter. Clark fait remarquer que même si les élites sociales sont obstinément les mêmes familles en Suède depuis les 4 siècles qu'il a étudiés, cela prend une importance limitée dans une société qui redistribue beaucoup et dans laquelle les écarts de revenus et de conditions de vie entre riches et pauvres, après redistribution, sont faibles.

Clark se méfie aussi des expériences visant à accroître la mobilité sociale. Après tout, si ni la social-démocratie suédoise, ni la révolution culturelle n'ont empêché les élites de se reproduire, il n'y a probablement pas beaucoup à faire pour cela.

La méritocratie, au bout du compte, apparaît comme une forme de justification a posteriori d'une hiérarchie sociale lourdement déterminée par l'hérédité. Non seulement ceux qui sont en bas de l'échelle sociale n'y sont que parce qu'ils ont eu la malchance de ne pas naître dans la bonne famille, mais en plus, ils doivent subir la condescendance et le mépris de ceux qui sont au sommet qui leur expliquent que cela aurait été différent s'ils avaient fait plus d'efforts. L'envers de la méritocratie, c'est que ceux qui échouent sont tarés. Mieux vaudrait selon Clark reconnaître que notre position sociale dépend très peu de notre mérite, et beaucoup de choses que nous ne contrôlons pas.

Surtout, Clark fait remarquer que si la mobilité est faible au cours du temps, elle n'est pas nulle, et est plus forte aujourd'hui qu'à l'époque féodale; mais qu'elle a tendance à se réduire à notre époque. Comme l'a constaté Charles Murray, de plus en plus, les gens se marient à l'intérieur de la même classe sociale. Dès lors qu'hommes et femmes peuvent faire des études, ils se rencontrent dans des lieux socialement homogènes. Le pédiatre a de plus en plus tendance à se marier avec la chirurgienne, alors qu'auparavant, il y avait une proportion significative de mariages entre catégories socioprofessionnelles. Dès lors que la persistance du statut social est forte, elle sera encore plus forte avec deux parents issus des mêmes classes. Peut-être serons-nous bientôt contents d'être des beta.

Publié par alexandre / Catégories : Actu

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