Classe éco été: dois-je porter un casque de vélo?

"Monsieur Classe éco,

Arrivé sur mon lieu de vacances, je comptais partir faire une promenade en vélo avec la famille. Mon beau-frère m'a traité d'inconscient parce que je n'ai pas mis de casque. Il m'a dit que selon lui, le casque de vélo devrait être obligatoire pour éviter les accidents. Je ne suis pas convaincu. Je ne vais pas vite dans ces petites promenades, le seul danger sont les voitures qui roulent sans le moindre respect des cyclistes... et je trouve qu'on commence à nous saouler avec toutes ces contraintes permanentes au nom de la sécurité et du principe de précaution. Qu'en pensez-vous?

Bernard H., Yffiniac".

 

Cher Bernard,

La question que vous posez suscite des débats éternels. C'est aussi probablement l'un des plus grand défis posés à la science. Vous posez en fait deux questions différentes. "Quel serait l'effet d'incitations publiques, voire d'une loi imposant le port du casque de vélo?" et "individuellement, ai-je intérêt à porter un casque?". Les deux questions posent des problèmes redoutables.

Pour répondre à la première question, la technique consiste à étudier les conséquences des accidents de vélo. Les études sur ce sujet tendent à montrer que les accidentés à vélo ont plus de blessures graves à la tête lorsqu'ils ne portent pas de casque que lorsqu'ils en portent un. L'effet est d'autant plus marqué pour les moins de 10 ans. Conclusion : il faut porter un casque en vélo, et en mettre un à ses enfants. Sauf que ces études posent problème. Comparer les accidentés portant un casque des accidentés n'en portant pas repose sur l'hypothèse discutable que le risque global d'accident est le même avec un casque. Et que les porteurs de casques sont les mêmes personnes que ceux qui n'en portent pas. Or on peut penser que les porteurs de casques sont de manière générale plus prudent que les autres, et qu'ils ont un risque d'accident moindre. Pour cette simple raison, les arguments péremptoires du genre "si tout le monde portait un casque, cela éviterait tant d'accidents" (en général, avec un chiffre très précis) n'ont strictement aucun sens. En réalité, on ne sait pas; certaines études ne trouvent même aucun effet notable du port du casque.

Par ailleurs, quand bien même on trouverait un effet positif, il n'est pas du tout certain qu'imposer le port du casque serait bénéfique. Les gens qui portent le casque de manière contrainte peuvent le faire uniquement pour éviter de se faire attraper, sans attacher leur casque correctement; surtout, cette contrainte peut dissuader les gens de faire du vélo dans l'ensemble: on ira chercher le pain à 500 mètres en voiture si l'on doit passer 5 minutes à s'harnacher et se retrouver complètement décoiffé en y allant en vélo. Or, se déplacer en vélo permet de faire de l'exercice, et ainsi, de réduire le risque de maladies cardio-vasculaires; Le moindre risque du port du casque serait alors anéanti par d'autres risques.

Le port du casque peut aussi donner lieu à la "compensation du risque" - rouler plus dangereusement à vélo en se sentant protégé par le casque. Il pose aussi la question du comportement des automobilistes. Ceux-ci peuvent se comporter plus dangereusement avec des cyclistes casqués, les considérant protégés. De même, si le port du casque obligatoire réduit le nombre de cyclistes sur les routes, on perdra "l'effet de masse" - lorsqu'il y a beaucoup de cyclistes sur les routes, les automobilistes y sont habitués et savent mieux comment réagir. Ils le savent d'autant mieux qu'ils sont plus susceptibles d'être eux mêmes cyclistes en quittant leur voiture.

Ces difficultés méthodologiques sont probablement insurmontables : la science ne permettra jamais de conclure sur l'intérêt du port du casque à cause d'elles. Surtout que toute une série d'autres éléments entrent en compte: les pays ayant une forte "culture vélo" ont aussi une forte densité de population, des pistes cyclables nombreuses et efficaces (pas comme les bandes blanches hâtivement posées sur le bord de la route ou le trottoir, comme on aime tant le faire par chez nous), et l'essentiel des cyclistes sont monsieur tout le monde faisant ses trajets quotidiens; dans d'autres pays, le vélo sera plutôt une pratique sportive, pratiquée rapidement sur l'infrastructure routière, et donc plus dangereuse.

C'est cette dimension culturelle qui rend le débat éternel. Le vélo est souvent interprété comme une activité "à gauche, écologiste", l'automobile étant le fruit de la société de consommation et du productivisme. Ce n'est peut-être pas un hasard si les constructeurs automobiles participent à des campagnes de promotion du casque, qui rappellent au passage que le vélo peut être dangereux; et que les partisans du vélo et de la sécurité routière sont contre le casque obligatoire: le vélo ne doit pas perdre son image bon enfant. Débattre du port du casque permet aussi d'éviter de débattre de politiques qui ont un effet certain sur l'accidentologie - en particulier les infrastructures, qui ont l'inconvénient de coûter cher aux finances publiques. En somme, vous n'avez pas fini de débattre avec votre beau-frère. Faites donc comme vous voulez, et laissez dire".

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