Du cheval dans mes lasagnes, et autres histoires de conséquences inattendues

La loi des conséquences inattendues

Si l'on en croit le journal britannique The Independent, citant José Bové, l'affaire de la viande de cheval a une cause étonnante : une réglementation interdisant les chevaux sur les routes en Roumanie.

La charrette à cheval était une forme courante de transport en Roumanie, et dans toute l'Europe centrale. Mais une réglementation appliquée récemment en Roumanie a interdit leur circulation sur les routes. Résultat, des centaines de milliers d'animaux auraient été envoyés à l'abattoir faute d'avoir encore un usage. Cela aurait conduit à un afflux de viande de cheval (mais aussi d'âne...) très bon marché, tentant les aigrefins désireux de faire une bonne affaire.

Les économistes et les sociologues l'appellent loi des conséquences inattendues, ou effets pervers; le langage courant, la loi de Murphy. Cela décrit toutes les situations dans lesquelles une action a des résultats, parfois contraires à l'intention initiale, et en tous les cas négatifs, qui n'avaient pas été prévus par leur initiateur. Si cette histoire est vérifiée, il est clair que personne n'aurait pu prévoir qu'une loi de sécurité routière en Roumanie aboutisse à de la viande de cheval dans des lasagnes au bœuf vendues dans des supermarchés britanniques. D'autres travaux récents en économie illustrent ce phénomène.

Comment enrichir les talibans afghans

L'économiste Jeffrey Clemens s'est ainsi intéressé aux efforts de lutte antidrogue alliés pendant la guerre en Afghanistan. Comme le trafic d'opium était la principale source de revenus des talibans, réduire la production d'opium apparaissait comme un objectif de guerre économique majeur.

Le problème, c'est que les efforts de destruction d'opium ont été beaucoup plus efficaces dans les zones contrôlées par les troupes de l'Otan que dans les zones contrôlées par les talibans (ce qui est logique). Or la demande d'opium afghan varie peu. Les destructions dans les zones contrôlées par les alliés ont donc conduit à une hausse du prix de l'opium et de la production dans les régions contrôlées par les talibans.

L'auteur estime que chaque kilo d'opium détruit par les Américains conduisait à une hausse du revenu des planteurs d'opium de 120 dollars dans les régions contrôlées par les talibans. Au bout du compte, les revenus de l'opium dans les régions contrôlées par les insurgés sont passés de 240 millions de dollars en 2004 à 580 millions de dollars en 2010.

Les sacs de courses réutilisables peuvent tuer

Pour préserver l'environnement et réduire les déchets, de nombreux Etats américains ont interdit (ou taxent fortement) l'utilisation de sacs en plastique dans les magasins. Le but est évidemment d'inciter les consommateurs à utiliser des sacs réutilisables pour faire leurs courses; c'est ce qui se passe.

Hélas : les gens ne lavent pas leurs sacs de courses. Ceux-ci vont contenir entre autres des produits frais, mélangés les uns avec les autres. Ces sacs vont ensuite rester longtemps dans un coffre de voiture chauffé au soleil, créant un environnement idéal pour le développement de bactéries toxiques et potentiellement mortelles, comme l'E-Coli.

Les économistes Jonathan Klick et Joshua Wright ont cherché à évaluer cet effet. A l'aide de données hospitalières, ils ont évalué l'impact des réglementations sur les sacs en plastique en comparant les régions qui les mettent en œuvre et celles qui ne le font pas. Le résultat est spectaculaire. Le nombre de visites aux urgences pour intoxications à l'E-Coli augmente après l'interdiction des sacs plastique, et reste stable là où celle-ci n'est pas mise en œuvre. Ce résultat se retrouve pour les autres sortes d'intoxications alimentaires testées, comme les salmonelles.

Au bout du compte, il y avait 10-12 décès par intoxication alimentaire à San Francisco avant l'interdiction des sacs plastique, et les chercheurs estiment que cette mesure en cause 5-6 de plus, sans compter les conséquences et coûts des nombreuses hospitalisations supplémentaires.

Ce problème pourrait être évité si les gens lavaient leurs sacs de courses, mais très peu le font. Il faudrait donc une campagne d'incitation; mais si cela conduisait les gens à laver leurs sacs, l'avantage environnemental des sacs réutilisables serait considérablement réduit. Il serait probablement préférable de continuer d'autoriser les sacs jetables, tout en incitant les gens à recycler ceux-ci plutôt que de les jeter dans la nature.

Cécité volontaire

L'idée que des actions ou des politiques ont des conséquences inattendues ne devrait pas forcément dissuader de les appliquer; simplement de le faire avec prudence, de ne pas chercher à légiférer à tort et à travers sur tout, d'évaluer soigneusement les actions, et d'accepter d'y renoncer lorsque leurs conséquences négatives sont trop importantes.

Mais c'est exactement l'inverse qu'on observe. Il suffit de voir la fureur avec laquelle Huchon et Pécresse ont réagi au sujet des RER qui sautent des arrêts pour respecter les horaires, contrainte d'horaire qu'eux-mêmes ont décidé de rendre prioritaire. Les politiques, tout simplement, refusent d'entendre parler de conséquences inattendues, et deviennent enragés lorsqu'elles apparaissent.

La loi des conséquences inattendues est un appel à la modestie, et nous rappelle que les bonnes intentions ne suffisent pas. Il n'est pas si étonnant, au fond, que nos politiques la détestent.

 

 

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