L'appropriation culturelle fait débat dans l'Amérique post-Trump

Depuis l’élection de Donald Trump, certains Américains redoutent la libération de la parole raciste. Dans ce contexte, nous revenons sur la notion d' "appropriation culturelle" - l'appropriation de la culture d'une minorité par les blancs. Régulièrement critiquée par les médias conservateurs comme Breitbart (pro-Trump), elle s'est imposée depuis longtemps dans le débat public aux Etats-Unis.

Miley Cyrus peut-elle "twerker" (danser en se déhanchant de manière sexuellement suggestive, un peu à la façon Mapouka de Côte d'Ivoire) ? Une femme blanche peut-elle porter des dreadlocks ? Des étudiants peuvent-ils organiser une "soirée tequila" en portant des sombreros ? Un mannequin de Victoria Secret peut-elle défiler coiffée de plumes comme jadis les Amérindiens ? 

Le twerk de Miley Cyrus

Tous ces actes peuvent respectivement heurter les Afro-Américains, la communauté mexicaine et les descendants des Amérindiens. On parle alors d' "appropriation culturelle" ou "cultural appropriation", une expression qui s'est imposée depuis plusieurs années dans les médias nord-américains, y compris dans le New York Times"Je définis l'appropriation culturelle comme l'utilisation, sans autorisation, d'un élément d'une culture'' minoritaire par la culture dominante, explique George Nicholas, un professeur canadien qui travaille sur les questions de propriété intellectuelle et d'héritage culturel.

Le dreadlock-gate chez Marc Jacobs

Récemment, c'est le créateur américain Marc Jacobs qui a fait les gros titres après avoir affublé de dreadlocks des mannequins blanches, lors de son défilé printemps-été 2017. La polémique illustre la difficulté posée par la notion d'appropriation culturelle : la mode occidentale s'est toujours inspirée d'autre cultures (comme l'a fait Yves Saint Lauren avec sa collection africaine en 1967). Alors, à quel moment ces emprunts deviennent-ils "inappropriés" ? "Depuis toujours, les sociétés humaines ont emprunté des éléments les unes aux autres. Le moment où cela devient problématique, c'est lorsque les héritages sont utilisés de manière systématique et sans que les héritiers de la culture puissent donner leur avis," estime Nicholas, qui conseille aux designers de travailler avec les peuples concernés et partager leurs recettes avec eux.

En septembre, la question de l'appropriation culturelle s'est manifestée dans un domaine où elle est présente de longue date : la littérature. L'auteur américaine (blanche) Lionel Shriver a causé la polémique après avoir pris fait et cause pour des étudiants américains qui avaient suscité l'indignation pour avoir organisé une fête sur le thème de la tequila, où ils s'étaient affublés de sombreros. Shriver, elle-même vêtue d'un sombrero pendant son discours, entendait défendre le droit des auteurs qui appartiennent à la culture dominante de se mettre, dans leurs livres, à la place des dominés au travers de leurs personnages fictifs. Pendant l'intervention, une écrivain d'origine soudanaise, Yassmin Abdel-Magied, a quitté la salle. Dans une tribune, elle a expliqué avoir trouvé les propos de Shriver offensants. Selon elle, l'attitude de l'auteur "découle de la suprématie raciale."

"Tous les lecteurs devraient se sentir offensés par le coup de Lionel Shriver avec le sombrero" juge Michael North, un professeur de littérature anglo-américaine qui travaille notamment sur la littérature post-coloniale, ajoutant que les bons auteurs se doivent d'éviter l'emploi de tels stéréotypes et "fausses généralisations".

Pour autant, il ne porte pas un regard négatif sur les auteurs blancs qui se mettent dans la peau de personnages de couleur.  "Il existe des cas typiques dans la littérature, où un auteur anglo-saxon blanc a écrit des romans sous le nom de plume d'un amérindien, en s'appropriant l'expérience de groupes sans en avoir le droit,'' raconte North. "Mais c'est aussi ridicule que de critiquer une auteur parce qu'elle écrit au sujet d'un homme. Aux Etats-Unis, on présuppose souvent que l'on n'a pas le droit de s'approprier l'expérience des autres peuples.'' Il cite Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, parues en 1884. Le livre, concède-t-il, est très controversé aux Etats-Unis ou certains le qualifient de raciste, notamment car il emploie le mot "nègre". Selon lui, cette critique "est en partie liée au fait que Twain mettait en scène un personnage Afro-Américain en s'exprimant pour son compte."

Histoire et melting pot

 Pourquoi la notion d'appropriation culturelle est-elle si courante aux Etats-Unis ? North met cela sur le compte d'une société très hétérogène, historiquement composée de nombreux migrants (et de leurs enfants). Selon le dernier recensement, 77% des Américains s'identifient comme blancs. Les minorités les plus nombreuses sont les hispaniques ou Latinos (17,6%) et les noirs (13,3%). "Nous avons aussi une histoire particulière avec les questions de race - une histoire exceptionnellement difficile'' qu'il faut prendre en compte, affirme North.

Les plaies de cette histoire récente sont encore ouvertes. Cet été, lors de la cérémonie des Black Entertainment Television Awards, qui récompensent acteurs, musiciens ou encore sportifs noirs, Jesse Williams, un acteur connu pour son rôle dans la série Grey's Anatomy, a dénoncé dans un discours poignant l'appropriation de la culture afro-américaine par les blancs. "On a fini de regarder et d'attendre pendant que cette invention appelée la blancheur [whiteness] nous utilise et abuse de nous; en enterrant les noirs hors de vue tout en extrayant notre culture, nos dollars, nos productions de divertissement comme s'il s'agissait de pétrole, d'or noir. Avilissant nos créations, puis les volant. Embourgeoisant notre génie, avant de nous essayer comme costume puis de jeter nos corps comme des pelures de fruits étranges."

Quelques jours plus tard, les médias américains conservateurs se sont saisis des propos de l'actrice et présentatrice noire Whoopi Goldberg (connue notamment pour son rôle dans le film Sister Act), qui estimait que les femmes noires se teignant les cheveux en blond faisaient aussi acte d'appropriation culturelle. "Tout le monde s'approprie des choses... Les Japonais, les noirs, les Espagnols, nous nous approprions tous quelque chose les uns aux autres," déclarait-elle alors. La sortie de Goldberg a déclenché une avalanche de critique sur les réseaux sociaux. 

``Tout le monde a tendance à admettre que les styles et les idées ne viennent pas de nulle part, qu'à un moment tout est appropriation," estime de son côté le professeur North. "Rien de ce que nous faisons en ce monde n'est unique. Nous sommes conditionnés par notre propre background culturel.'' Le spécialiste de la littérature pointe du doigt une "étrange incohérence": "on s'intéresse aujourd'hui énormément au cosmopolitisme, aux mélanges [mash-ups]. Pensez par exemple à la musique.'' Dans le même temps, la société américaine est plus sensible que jamais à l'appropriation culturelle.

Une nuit à Bangkok

Et en effet, cette incohérence peut donner lieu à des situations incongrues. Dans le quartier hipster de Bushwick, haut lieu des mélanges et de musique éclectique, le club House of Yes s'est retrouvé sous le feu des critiques cet été après avoir organisé une soirée sur le thème de Bangkok. Au programme : ladyboys (transsexuels) et cocktails aux couleurs locales. Mais une flopée de commentaires négatifs sur la page Facebook de l'événement a forcé les gérants du club à changer le thème de la soirée. La "Nuit à Bangkok" est devenue un soirée "Métropole tropicale". "Nous avons notamment reçu des messages de personnes qui se plaignaient au sujet des ladyboys, disant que nous sexualisions une culture," raconte Kae Burke, l'une des gérantes du club. Celle-ci se décrit comme une "femme blanche américaine privilégiée" et précise qu'elle a travaillé en Thailande pendant trois mois, où son partenaire y vit actuellement. Elle ajoute également avoir "collaboré avec des Thailandais pour créer le concept de la soirée."

Burke a de l'empathie pour ceux qui se sont offusqués de l'appropriation de la culture thaïlandaise par sa soirée. Mais, en même temps, "nous organisons des fêtes dans un club. Nous n'essayons pas de créer une vision historiquement exacte du pays," explique-t-elle. "Lorsqu'ils vont faire la fête, les gens veulent du `sex, drug and rock and roll`, pas entrer dans un musée."

Certains commentaires sont cinglants. "Les mêmes difficultés que les Thaïlandais combattent sur notre propre sol sont perpetuées, consommées et mises à profit... sur le sol américain,"  écrit อาลียา วัชร (ou alia vajra) sur Facebook. Elle cite des passages de la description de la soirée, dont certains font notamment allusion à la prostitution et au trafic sexuel.  "Quid de ceux qui n'ont jamais visité la Thailande ? (...) vos `features' comme le thé glacé, le Pad Thai, les criquets frits et les allusions sexuelles, etc, seront [leur première impression ] d'une culture et d'un peuple qui est tellement plus complexe," écrit-elle. "Bien que ce soit parti d'une bonne intention et d'une volonté de s'amuser, cela donne le sentiment d'être dégradant et réducteur." Elle qualifie la description de l'événement de "propagande raciste".

Le mot d'excuse de House of Yes, qui transforme le thème de la soirée, "One night in Bangkok", en "Métropole tropicale".

Le mot d'excuse de House of Yes, qui transforme le thème de la soirée, "One night in Bangkok", en "Métropole tropicale".


"Les choses ont changé," conclut quant à elle, Kae Burke, la gérante du club. "Les gens sont beaucoup plus sensibles aux questions culturelles qu'il y a dix ans. Il y des personnes qui recherchent des raisons de se plaindre. Et nous, nous devons naviguer dans cette sorte de cri permanent et faire en sorte de respecter les sensibilités de chacun. Nous voulons être sexy et drôles et ne pas nous prendre trop au sérieux. Mais certaines choses ne sont tout simplement plus drôles."

A.N.

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