Inde-Pakistan : La guerre de l’opinion

C'est l'histoire de deux frères qui n'en finissent plus de se déchirer. Mais en coulisse, il y a une autre guerre qui se joue sur les écrans de télé ou de cinéma : celle de l'opinion publique. Les récentes émeutes au Cachemire et l’attaque d’une base militaire ont ravivé les tensions. Elles n’ont jamais été aussi fortes depuis une quinzaine d’années. Le sentiment patriotique, lui aussi, a atteint un point d'exacerbation inédit.

Des semaines d’émeutes au Cachemire indien, majoritairement musulman, et la mort de 19 soldats lors de l’attaque de la base militaire d’Uri ont crispé l’opinion publique indienne. Les auteurs de cette attaque seraient originaires du Pakistan. L'Inde accuse le pays d’abriter des groupes terroristes sur son territoire. Victimes collatérales de ce regain de tension, les artistes pakistanais ont été bannis de l’industrie du cinéma indien.

Mauvais scénario

Ce n’est pas la première fois que les deux pays s’affrontent sur le terrain des salles obscures. L’année dernière, l’acteur (musulman) Aamir Khan avait subi les foudres de nationalistes hindous. Il avait déclaré que sa femme (hindoue) avait peur pour leur fils de la montée de l’intolérance dans le pays et envisageait de partir.

Cette fois, ce sont tous les artistes pakistanais qui ont été sommés de quitter le pays ou de se faire plus discrets. Le 29 septembre, l’Association Indienne des Producteurs de Film a ainsi banni tous les acteurs et techniciens pakistanais des plateaux de tournages indiens, jusqu’à ce que les choses « reviennent à la normale ».

Les producteurs du nouveau film de Shah Rukh Khan, superstar de Bollywood, envisagent de repousser la sortie du long-métrage Raees car l’actrice principale est pakistanaise.

Une autre super star Salman Khan a été violemment critiqué sur les réseaux sociaux pour avoir défendu les artistes pakistanais. “Ce sont des artistes. Ce sont deux choses différentes. (...) Qu’en pensez-vous ? Est-ce qu’un artiste est un terroriste ?"

salman

"Lançons une campagne contre tous ces imbéciles de Bollywood, par exemple Salman Khan, qui a de la sympathie pour le Pakistan. Nos soldats meurent entre les mains d'une nation-voyou pour assurer notre sécurité. Laissez-le, lui et son entourage, se faire expulser hors d'Inde et bannissons leurs films. Nous avons beaucoup de bons acteurs pour les remplacer."

La réaction du Pakistan ne s’est pas faite attendre. De l’autre côté de la frontière, les chaines de télévision indienne ne sont plus diffusées. Bien entendu, la projection de films Bollywoodiens est elle aussi proscrite. C’est donnant-donnant.

Le patriotisme, outil de communication

En Inde, le maitre-mot est unité, derrière une armée en odeur de sainteté. Au lendemain de l’annonce par l’armée indienne de représailles sur le sol pakistanais, une chaîne de fast-food local, Burger Singh, a effectué un geste commercial singulier.

Par SMS, ses clients se sont vu offrir une offre de réduction de 20% :

« A la lumière des frappes chirurgicales par les forces de défense Indienne contre les camps terroristes (POK), nous offrons 20% de réductions sur toutes les commandes sur notre site internet »

burgersingh

Suit le code promotionnel d’un goût douteux “FPAK20”. Un peu plus tard, la chaîne de fast-food s’est défendue en annonçant avoir effectué ce geste commercial en soutien aux forces armées ni plus, ni moins : “ Nous sommes CONTRE le terrorisme et nous aimons notre nation”.

A son tour, la marque de scooter Hero a décidé de surfer sur la vague patriotique. Leur dernière publicité emprunte les codes cinématographiques des films à gros budget : musique solennelle, héros humbles. Dans cette vidéo aux accents lyriques, des soldats de différents corps d’armée sont salués par une population indienne admirative. Opération marketing ? Ou prise de position sincère ?

En sous-titre de la vidéo : « Saluons les soldats qui servent avec abnégation la nation et nous protègent. Hero salue les vrais héros ».

Polémiques en politique

Le BJP, le parti de la droite nationaliste, avait fait campagne sur une ligne dure face au Pakistan avant de remporter les élections en 2014. En annonçant les représailles de l’Inde sur le sol pakistanais suite à l’attaque militaire d’Uri, le Premier ministre Narendra Modi a finalement a fait le choix de la force après quelques jours de flottement. Mais gare à quiconque ne s’inscrit pas aujourd’hui dans ce consensus patriotique.

Le chef du gouvernement de Delhi, Arvind Kejriwal, est le premier à en avoir fait les frais en demandant tout simplement les preuves de ces frappes pour contrer la propagande du Pakistan... Pour cela, certains n’ont pas hésité à le qualifier de traître. Par provocation, des Pakistanais eux ont préféré créer le hashtag #PakStandsWithKejriwal (le Pakistan soutient Kejriwal).

kejriwal

Rahul Gandhi, l’un des leaders de l’opposition, a quant à lui dénoncé une exploitation politique des événements de ces derniers jours par le Premier ministre Narendra Modi :

Vous (Modi) vous cachez derrière le sang des soldats qui ont effectué les “frappes chirurgicales” pour l’Inde. Vous exploitez leurs sacrifices.

Ces propos ont été condamnés par Arvind Kejriwal, le “traître” qui a finalement déclaré que “le pays tout entier devait se tenir derrière l’armée en mettant de côté les différences politiques et soutenir les mesures du Premier ministre en ce qui concerne la sécurité.

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