Décryptage : le phénomène des "telenovelas"

Crédits : Avenida Brasil US

"Telenovela". Vous n'avez aucune idée de ce que c'est, mais pourtant, vous en avez déjà entendu parler ? Pas étonnant ! En Amérique Latine, notamment au Brésil, il s'agit d'un véritable phénomène médiatique.  

 

Un peu d'histoire … 

Commençons par le commencement. Le mot "telenovela" est la contraction des mots espagnols "televisión" et "novela", qui signifie "roman". Etymologiquement, une telenovela désigne donc une histoire longue relatée sous forme de feuilleton télévisé. La telenovela est née sur le continent américain dans les années 1950, avec l'apparition de la télévision. Au Brésil, c'est en 1951 qu'elle surgit pour la première fois, avec les 15 épisodes de Sua Vida me Pertence (littéralement, Ta vie m'appartient). Faute de matériel pour être enregistrée, la telenovela se jouait en direct les mardis et jeudis soirs, à 20 heures. Petite anecdote : Sua Vida me Pertence marque la diffusion télévisée du premier bisou sur la bouche ! Rien de bien coquin cependant, puisqu'il s'agissait d'un simple petit baiser entre les deux acteurs phares de la série.

Walter Forster et Vida Alves, les deux acteurs stars de la telenovela Sua Vida me Pertence

Walter Forster et Vida Alves, les deux acteurs stars de la telenovela Sua Vida me Pertence

Dans les années 1960, grâce aux progrès techniques, les telenovelas sont désormais enregistrées, ce qui permet leur diffusion quotidienne. Une avancée fondamentale, qui permet d'attirer davantage l'attention des téléspectateurs et d'ancrer les telenovelas dans le quotidien des Brésiliens. Néanmoins, c'est dans les années 1970 que les telenovelas se transforment en véritable phénomène d'audience. La saga des Irmaos Coragem (Les frères Courage), qui raconte les aventures de trois frères défiant l'autorité d'un propriétaire terrien, a été diffusée pendant près d'un an, de 1970 à 1971. Elle a connu un succès massif, réunissant plus de fidèles que la finale de la Coupe du Monde Italie-Brésil (1970). Un comble dans le pays du football !

De gauche à droite : les trois frères Jerônimo (Claudio Cavalcanti, João (Tarcisio Meira) e Duda (Claudio Marzo) Crédits : O Plantea TV

De gauche à droite : les trois frères Jerônimo (Claudio Cavalcanti), João (Tarcisio Meira) e Duda (Claudio Marzo)
Crédits : O Planeta TV

 

Amoureux transis et méchants charismatiques    

La plupart du temps, les telenovelas se construisent sur une trame identique, qui s'articule autour d'une intrigue amoureuse semée d'embûches. Le schéma type : un homme et une femme unis par une passion dévorante se confrontent à de nombreux obstacles. Mais au final, c'est l'Amour, celui avec un grand A, qui finit par triompher.

Pas question, cependant, de rapporter le succès des telenovelas à leur seul romantisme. Si elles sont si appréciées, c'est (en grande) partie grâce à leurs … méchants, leurs "vilãos", comme disent les Brésiliens. Le rôle de ces derniers est si important qu'ils deviennent parfois plus populaires que les protagonistes ! Selon Bruno, un habitué des telenovelas âgé de 26 ans, "les personnages principaux sont souvent ennuyants, ils souffrent trop. Au contraire, les vilãos sont ceux qui déclenchent les faits, qui créent les conflits et qui rendent l'histoire amusante et dynamique". Les fameux méchants sont ceux qui font tomber les masques, qui mettent à bas l'hypocrisie et la bien pensance de la société brésilienne. Ceux qui disent tout haut ce que certains pensent tout bas, en quelque sorte. Bruno explique : "Les vilãos font des choses que beaucoup de gens ont envie mais n'osent pas faire, parce qu'ils savent qu'elles ne sont pas correctes. Personnellement, les vilãos que je préfère sont ceux qui parlent et pensent sans la moindre pudeur, qui n'ont pas honte de dire des choses absurdes ! Parfois, ils expriment même des préjugés ou des idées que je répudie, mais … ils sont très charismatiques". Un exemple de méchante emblématique : la blonde et plantureuse Nazaré Tedesco, une prostituée criminelle jouée par l'actrice Renata Sorrah. Héroïne de Senhora do Destino (Femme du Destin), diffusée en 2004, celle que l'on surnomme désormais "Naza" est encore dans la tête et dans le coeur de nombreux Brésiliens.

Nazaré Tedesco, jouée par l'actrice Renata Sorrah

L'actrice Renata Sorrah, alias Nazaré Tedesco

 

Racisme, homophobie, misère ... la nouvelle recette du succès  

Si les telenovelas se construisent sur un modèle similaire, ce dernier est néanmoins loin d'être figé. Au fur et à mesure des années, elles se modernisent, tentant de suivre les mutations sociales et l'évolution des mentalités. Les thèmes qu'elles abordent sont de plus en plus variés : outre les histoires d'amour, les telenovelas traitent désormais de problématiques du quotidien et de la vie réelle, bien loin des romances passionnées et fantaisistes. En 2004, Da Cor do Pecado (Au Coeur du Péché) est par exemple la première telenovela à avoir eu une femme noire pour personnage principal. Elle évoque notamment les problèmes de racisme et d'homophobie, deux questions particulièrement sensibles et sujettes à controverses dans la société brésilienne. Quant à Avenida Brasil, diffusée en 2012, elle montre le quotidien des banlieues brésiliennes, une réalité jusqu'alors peu prisée par les telenovelas. La série s'est transformé en véritable phénomène télévisuel, rassemblant quotidiennement près de 38 millions de téléspectateurs pendant plusieurs mois. La Présidente Dilma Rousseff elle-même en était si fan qu'elle a fait changer son emploi du temps pour réussir à voir le dernier épisode ! Pour les plus curieux/ses, France O a diffusé la version française de la telenovela en 2014 et propose encore des replays en libre accès sur son site Internet.

Fanny Lothaire et Marie Gentric

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