L'épicerie berlinoise devenue le symbole de la lutte contre la "boboïsation"

Dans le quartier de Kreuzberg, à l’ouest de Berlin, tous les regards sont tournés vers lui. Pourtant, comme chaque jour, Ahmet Caliskan accueille ses clients dans son magasin de fruits et légumes. Comme si rien n'avait changé.

Cet épicier turc de 55 ans est devenu un symbole du quartier. Dans la Wrangelstrasse où se trouve sa boutique Bizim Bakkal, tout le monde le connait. Depuis près de 30 ans, il vit ici avec sa femme Emine et ses deux enfants. Mais dans quelques mois, il va devoir partir en laissant tout derrière lui. Une situation catastrophique pour toute la famille.

Ahmet Caliskan devant son étal de fruits et légumes. Photo : Krauthoefer

Ahmet Caliskan devant son étal de fruits et légumes. Photo : Krauthoefer

Un projet immobilier qui bouleverse le quartier

"C'est une page qui se tourne, une histoire de famille qui prend fin". Derrière son comptoir, Ahmet compte les jours. Une société immobilière a racheté l'immeuble de quatre étages dont l'épicerie occupe le rez-de-chaussée. Le 30 septembre, les travaux d’assainissement commenceront ; les Caliskan et tous les autres locataires devront avoir quitté les lieux pour laisser place à de nouveaux arrivants.

L’épicier a bien essayé de discuter avec l’agence. En vain … "Je paye actuellement 1 100€ de loyer. Je leur ai proposé de payer le double, de racheter le bail pour que mon fils puisse reprendre l’affaire. On nous a répondu non. Je crois qu’on veut clairement nous jeter dehors !", raconte le gérant de l’épicerie, abattu.

Une idée insoutenable pour celui dont le père a ouvert la boutique en 1987. Mais heureusement, pour l’aider dans ces négociations de la dernière chance, il n’est pas tout seul.

« Je suis Bizim Bakkal »

Près de 200 personnes dans la rue devant l’épicerie d’Ahmet. Des mères de famille, des jeunes, des moins jeunes. Partout, des banderoles, des stickers collés sur les portes et les vitrines des magasins.

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Chaque mercredi vers 19h, ils se donnent rendez-vous pour soutenir l’épicier et sa famille. Tous se disent choqués par la décision de la société immobilière. "Les Caliskan, c'est une partie de ma famille. Le matin, ils nous disent bonjour avec un grand sourire, ils donnent des fruits à mes enfants... Ils ne peuvent pas partir comme ça !", raconte Paula, une voisine.

Alors dans la Wrangelstrasse, la révolution est en marche. Et les participants sont organisés. Site Internet, newsletter, page Facebook, pétition… tout est bon pour attirer l’attention sur l’expulsion des Caliskan.

Mais derrière l’histoire de l’épicerie, c’est surtout celle de tout un quartier qui se dessine.

Berlin et sa gentrification galopante

"Le processus de gentrification est en cours. Ca signifie l’expulsion des couches populaires. Nous ne le voulons pas. Nous voulons garder notre quartier tel qu’il est, multiculturel et populaire", explique, micro à la main, un homme venu assister à la manifestation.

En effet depuis les années 60, Kreuzberg a bien changé. Premier quartier à accueillir les immigrés turcs venus travailler dans la capitale allemande, il attire aujourd’hui touristes et population branchée. Et le prix des loyers s’en ressent ! "Si les agences immobilières augmentent les prix, les gens vont devoir déménager, toujours plus loin en banlieue", explique un voisin. "C’est aussi pour pouvoir rester vivre dans notre quartier que nous nous battons !"

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Mais est-ce que cette initiative de voisinage peut amener la société immobilière à reculer ? Voilà la question que tout le monde se pose. Si personne ne perd espoir, Ahmet Caliskan a déjà réfléchi à la suite des événements. S’il doit quitter l’épicerie, il ne retournera pas en Turquie comme ses parents. "Kreuzberg est devenu mon nouveau chez moi", conclue-t-il.

 

Par Camille Wormser

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