"Taxi Téhéran" : Jafar Panahi, voleur malgré lui

Interdiction de voyager, interdiction de tourner. Le cinéaste iranien Jafar Panahi a été condamné en 2011 à une interdiction de faire des films pendant 20 ans pour "propagande contre le régime". Il a pourtant réussi à tourner trois longs-métrages depuis, dont Taxi Téhéran, sorti le 15 avril. Le dispositif rappelle celui de Ten, d'Abbas Kiarostami (également iranien) : filmer la vie depuis une voiture, sans faire sortir la caméra du véhicule

Taxi Téhéran, récompensé par l'Ours d'or à Berlin, a été tourné clandestinement dans la capitale iranienne. Les discussions entre les personnages successifs et le chauffeur, interprété par Panahi, croisent une problématique sociétale (la peine de mort, l'enseignement, la liberté d'expression...) et un leitmotiv : le vol. Le pouvoir a fait de Jafar Panahi un voleur d'images, un délinquant malgré lui. Son docu-fiction est la dénonciation de cette condition insupportable.

Trafic d'images

La séquence d'ouverture suit d'emblée ce fil rouge. L'homme qui s'installe sur le siège passager, ardent défenseur de la peine de mort, est un voleur à la tire. Position schizophrène qui le conduit à approuver le châtiment suprême réservé à des pickpockets, alors qu'il pourrait lui-même en être victime un jour. Plus loin, c'est un vendeur de DVD sous le manteau qui rejoint Panahi. Suivent également la nièce du réalisateur, témoin d'un vol dans la rue, et l'appel à l'aide d'un vieil ami de Panahi, victime d'un cambriolage violent. Point commun de ces histoires, outre le vol : elles ont été filmées ou parlent de cinéma.

 

On a coutume de défendre les artistes persécutés en brandissant des grands mots : liberté d'expression, de création, de conscience... Dans Taxi Téhéran, Jafar Panahi évoque le revers intime de ces valeurs. Le drame, ce n'est pas seulement de se faire confisquer sa caméra, c'est d'être assimilé à un voleur. Dans l'Iran actuel, tout acte représente un délit potentiel, jusqu'à filmer la vie telle qu'elle est, comme tente de le faire la petite fille, apprentie cinéaste qui doit se conformer à un cahier des charges aussi précis qu'intenable. La charia appliquée dans le pays crée, par la censure, les conditions du trafic d'images qu'elle se donne pour but de réprimer. Sereinement, Jafar Panahi propose une alternative -impossible- au système : "Tous les films mérient d'être vus. Le reste est une question de goût."

"C'est un antivol ?"

Et le cinéaste va plus loin, il suggère de faire d'un obstacle (le cinéma) une condition de vie en société. Dans la première séquence, le voleur à la tire pose cette question innocente, en triturant la caméra fixée au niveau du compteur : "C'est un antivol ?" On sourit devant cette méprise. Puis, on comprend le sens caché derrière cette énonciation plus juste qu'il n'y paraît : une caméra est un anti-vol. "Ouvrir une école, c'est fermer une prison", dit la formule républicaine. L'éducation de la jeunesse, nous dit Panahi, ne peut s'accomplir sans l'accès libre aux arts, dont une des matières premières est le réel, que la République islamique d'Iran nie et refoule avec force.

JafarFin

La dernière scène, assez déchirante, clôt le film sur une tonalité ambivalente, à la fois dramatique et pleine d'espoir. Tandis qu'il sort de son taxi pour restituer à une femme un portefeuille abandonné à l'arrière de sa voiture, Jafar Panahi se fait voler une de ses caméras par deux jeunes hommes à moto. L'antivol volé à son tour, Jafar Panahi qui reste invisible à l'arrière plan... et une image qui vire finalement au noir, sans générique. La disparition du réalisateur et des images qu'il capte crée un vide étouffant. Mais reste, comme une persistance rétinienne, le souvenir de cette rose offerte par une avocate et militante des droits de l'homme. Lueur rouge d'espoir qui vibre au premier plan, prête à prendre le relais.

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Crédit photos : Memento Films

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

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