Voleur, prostitué, père absent... Les confessions de Gérard Depardieu

Gérard Depardieu est-il en train de nous dire au revoir, discrètement ? Son autobiographie, Ça s'est fait comme ça, coécrite avec Lionel Duroy et parue chez XO le 2 octobre, a de faux airs de testament. "Va, jouis de chaque instant, sois heureux surtout", les mots qui clôturent le mince texte (170 pages), résonnent comme l'épitaphe d'une vie passée "à courir", à aimer les femmes, à boire et à "mourir mille fois" au cinéma. Gérard Depardieu se raconte, parfois pudique, parfois monstrueux, règle ses comptes avec ceux qui lui reprochent d'avoir quitté la France et livre quelques mea culpa - même s'il jure "qu'il y a longtemps [qu'il] a chié sur la culpabilité".

Bagarres et prostitution

Gérard prend vie dans une banlieue de Châteauroux (Indre), en 1948. Troisième "veau" d'une fratrie de six enfants, il répète qu'il "n'aurait jamais dû voir le jour". Sa mère a tenté, en vain, d'avorter. Lui qui "a échappé aux aiguilles à tricoter" sera finalement un enfant chéri par sa maman, surnommée "La Lilette". Il a moins le temps de voir son père, ouvrier analphabète et grognard qui se saoule autant qu'il le peut. "On ne se lavait qu'une fois par semaine", écrit Gérard Depardieu, sans misérabilisme. Il vit "une enfance formidable" au cours de laquelle il lui arrive d'aider sa mère à accoucher. Une fois, la jeune femme n'échappe pas à une descente d'organe : "Là, tu ne vas pas t'amuser à trier, hein, tu remets le tout bien à l'intérieur comme tu peux, tu mets une couche bien serrée et ça se remet en place petit à petit", s'amuse Depardieu, près de soixante ans plus tard.

Sa jeunesse se passe loin des bancs de l'école. "Les professeurs et les curés, ils m'ont toujours pensé dehors". Alors il traîne, dehors, dès ses 10 ans. Se masturbe en regardant la voisine ou en volant dans les magasins. Il toise les adultes avec défi, sourit quand il a peur, pour dissuader les types louches. Ou se laisse toucher par eux. "Quand des mecs avec des gueules à la Lino Ventura, des camionneurs, des forains, me proposent de me sucer la bite, je réponds pognon, je dis mon prix." La prostitution pour premier pécule, avant d'intégrer une imprimerie comme apprenti.

Ado, Gérard Depardieu "est dans toutes les bagarres, le soir, à la sortie des bars", souvent avec des anciens d'Algérie. A 13 ans, il mesure déjà 1,75 m et pèse 70 kg. Grâce aux soldats américains de la base aérienne de La Martinerie, près de Châteauroux, il développe des petits trafics, vend des chemises, des jeans ou des cigarettes sous le manteau. Ce qu'il gagne, déjà, "il le dépense, le dépense...", n'ayant "aucune idée de la valeur des choses". C'est finalement un vol de voiture qui l'envoie en prison. Là, pour la première fois, un homme semble croire en lui. Le psychologue de l'établissement lui parle de "ses mains de sculpteur", Gérard Depardieu s'illumine. C'est ça, il fera artiste.

Un comédien "à la confiance absolue" en lui

L'homme qui "le sort de Châteauroux, et de lui-même" s'appelle Michel Pilorgé. Sur un coup de tête, Gérard Depardieu le rejoint à Paris, où cet ami prend des cours de théâtre. Destin cruel, c'est à chaque fois Gérard Depardieu que les professeurs remarquent, grâce à "sa présence", malgré ses cheveux longs, ses bottes fourrées et sa peau de bête sur le dos. Il entame sa carrière sur les planches, repéré par Jean-Laurent Cochet, puis s'incruste chez des producteurs, et revient à la charge pour s'assurer de décrocher un rôle. "Mais ce personnage, c'est moi !", crie-t-il à qui veut l'entendre. Sa persévérance paie. En 1972, il tourne avec Marguerite Duras, qui le choisit car "il lui fait peur". En 1974, il intègre le casting des Valseuses de Bertrand Blier, son premier grand succès commercial.

Gérard Depardieu et sa première femme, Elisabeth Guignot, en 1980.

Gérard Depardieu et sa première femme, Elisabeth Guignot, en 1980.

Fausse modestie ou roublardise ? L'acteur affirme être un acteur malgré lui, comme s'il ne s'était jamais senti légitime, ou qu'il ne souhaitait pas prendre au sérieux une profession qui manie du faux en permanence. S'il lui arrive de rire de son inculture (à 18 ans, il croyait que Pyrrhus était le nom d'un chien, pas un personnage de Racine), il s'en sert surtout pour faire ressurgir le souvenir de son père, "une page blanche" comme lui. Sauf que le jeune homme a tiré une force de cette lacune, celle d'aller de l'avant, de n'avoir peur de rien, de jouir d'"une confiance absolue" en lui. Les rôles qui lui plaisent le plus sont ceux dans lesquels il retrouve ce dépouillement originel. Le comédien s'émeut à l'évocation de Mammuth, de Gustave Kervern et Benoît Delépine, "peut-être ma plus belle aventure depuis mes débuts d'homme libre".

"Qu'on me laisse vivre à ma façon"

Sur le vin, les frasques à scooter, le fisc, Gérard Depardieu ne dit rien de neuf. Il assume tout, désolé que la France soit devenue un pays qui ait "peur de tout". Il se montre un peu plus disert sur son amitié avec le président russe Vladimir Poutine, débutée en 2008, à l'occasion d'une exposition de peinture à Saint-Pétersbourg. "Si nous nous sommes immédiatement 'reconnus', c'est que nous aurions tous les deux pu finir voyous. Je pense qu'il a tout de suite aimé ça chez moi, mon côté hooligan. (...) Et moi, en le faisant parler, j'ai compris qu'il arrivait de loin, lui aussi, que comme pour moi, personne n'aurait misé trois ronds sur lui quand il avait 15 ans." L'un rescapé des aiguilles à tricoter de sa mère, l'autre "des bombes de la Wehrmacht", même si Poutine est né en 1952. C'est le symbole qui compte. La politique, de toute façon, l'acteur "n'y connait rien".

Même lorsqu'ils sont tristes, les souvenirs qui défilent sous la plume de l'acteur ne paraissent jamais le hanter. Seul le destin tragique de son fils Guillaume, mort à 37 ans, le laisser amer. "Je les ai laissés un peu à la traîne, Guillaume et Julie, c'est vrai. J'étais un trop jeune père, face à un modèle de mère que je ne connaissais pas, possessive, angoissée, hystérique, si loin de Lilette". La famille, institution bourgeoise par excellence, il la conchie. "C'est le phylloxera [une sorte de puceron qui ravage la vigne] de la vie." Plus loin : "Guillaume était au front, je n'ai pas su l'avertir du danger." Pour le reste, il ne présente aucun regret ni remords ; il souhaiterait juste profiter des mystères de la nature et de la vie, comme chez Jean Giono, son écrivain fétiche. "Qu'on me laisse vivre à ma façon, me lier à qui je veux, comme je le faisais à Châteauroux au temps où je n'intéressais personne." Et où il se lavait une fois par semaine.

Crédit photos : AFP

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

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