Cher Monsieur Toubiana, n'ayez pas "peur" des films Disney

Dans une interview à France info, mercredi, Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française et président de la Commission d'avance sur recettes du CNC, fait un aveu fracassant : lui qui s'honore d'avoir "vu des centaines de milliers de films" n'a jamais regardé un seul Walt Disney. "Pas même Bambi." Et ce n'est pas qu'une question de génération, Serge Toubiana semble fier de n'avoir jamais rattrapé son retard. "J'ai réussi à passer outre, à passer au cinéma d'adulte... J'ai peur de la niaiserie", dit-il. J'ai d'abord cru à une blague, mais non. Serge Toubiana est Disnophobe. Et son mal paraît incurable.

Que veut-il dire par "réussi" ? Moi qui connais Le Roi lion, Bambi et Aladdin par cœur, qui regarde Alice au pays des merveilles tous les ans et qui vénère Le Livre de la jungle, j'aurais "échoué" quelque part ? Et que signifie ce "niaiserie" ? Les amateurs de films Disney sont-ils des idiots qui s'ignorent ? Serge Toubiana a tort de s'ennorgueillir d'une telle lacune. J'ai décidé de lui écrire une petite lettre dans l'espoir de le réconcilier avec ces dessins animés. Et, qui sait, de lui donner envie d'en regarder un...

 

Cher Monsieur,

Je me permets de vous écrire car vos propos sur les films Disney m'ont heurtée. Vous qui incarnez la cinéphilie ne pouvez balayer si sèchement de tels monuments de cinéma. Ne vous méprenez pas : les films Disney sont bien plus élaborés et émouvants que les ignobles dérivés marketing auxquels ils ont donné naissance. On peut être cinéphile et aimer les Disney. C'est, du moins, une compatibilité que je revendique et qui, j'imagine, trouve un écho chez des milliers de personnes en France.

Vous savez, on apprend beaucoup de choses avec les Disney, lorsqu'on est enfant. Certains mots, d'abord : "les fourrés" chez Bambi, "la compromission" dans Le Roi Lion, "les chimères" de Merlin l'enchanteur.... Certaines connaissances, aussi. Les films Disney peuvent devenir un cauchemar pour les parents, contraints de répondre gentiment à des colles du genre : un ours et une panthère peuvent-ils vraiment vivre au même endroit  ? La civilisation mongole est-elle antérieure à la chinoise ? Y a-t-il beaucoup de républiques en Afrique ? Le roi Arthur a-t-il vraiment existé ? Etc, etc.

🙁

Conscientes de leur responsabilité pédagogique, les œuvres Disney éveillent les enfants à certains classiques littéraires (Les Mille et une nuits, Notre-Dame de Paris, Pinocchio, Raiponce...) et musicaux (combien ont découvert Le Casse-noisette et La Symphonie Pastorale avec Fantasia ?). Elles glissent même certaines références culturelles que les adultes ne maîtrisent pas forcément. Je pense par exemple à Iago, le perroquet maléfique de Jafar, dont les nom est emprunté à Othello... Qui l'eût cru ? Il y a du Shakespeare dans Aladdin.

Croire que les dessins animés Disney sont cinématographiquement anecdotiques serait une erreur. Tous n'atteignent pas des sommets de mise en scène, je vous l'accorde, mais la plupart sont de réels films de cinéma. Prenez la scène d'introduction du Roi Lion. Trois minutes grandioses, où chaque plan raconte une histoire, jusqu'à cet acmé ensoleillé qui compte désormais parmi les scènes mythiques du cinéma. Voyez-vous de la niaiserie dans ces images, qui rappellent celles du récent film Noé, de Darren Aronofsky ? Et je ne vous parle même pas de cette charge de cavaliers à flanc de montagne dans Mulan, qui devrait vous plaire, si vous aimez les films de guerre comme moi.

Les films Disney sont-ils niais, comme vous le suggérez ? Non. Naïfs, peut-être. Drôles, certainement. C'est même à mon avis leur qualité première, d'être des comédies réussies. Pourquoi bouder son plaisir devant Baloo qui se met à danser ou les répliques loufoques de Gusgus ? Vingt ans après les avoir vues pour la première fois, ces images me séduisent toujours autant. Je vous en prie, cher Monsieur, ne répondez pas par le mépris à tant de charme et d'ingéniosité.

Mais plus que "la niaiserie" que vous dénigrez par principe, c'est votre "peur" qui m'alerte. Au début de votre interview à France info, vous reprochez à la télévision française de "ne pas aimer" le cinéma, et notamment à France 2 d'avoir "honte d'être impliqué dans des films". Quel constat désolant, que ces deux tribus de spectateurs qui se regardent en chiens de faïence. Le grand public d'un côté, les érudits de l'autre. Et de moins en moins de passerelles dressées entre les deux...

Rodolfo Loaiza Ontiveros

On fait la paix ? (Crédits : Jose Rodolfo Loaiza Ontiveros)

Mais je crois qu'il est de votre responsabilité, en tant que directeur de la Cinémathèque et président de la Commission d'avance sur recettes, de décrisper ces tensions. Je ne vous demande pas de programmer Bambi à la Cinémathèque (encore que). Mais peut-être adresseriez-vous un message positif au public en aidant à décloisonner les goûts, en faisant preuve de bienveillance et de curiosité plutôt que de mépris. Tous les spectateurs n'ont pas l'opportunité de voir La Strada à 6 ans avec leurs parents, comme vous. J'ai moi-même pris goût au cinéma en grande partie grâce aux films Disney. Vingt ans plus tard, je me réjouis d'y être toujours attachée, ce qui ne m'empêche pas de m'aventurer à la Cinémathèque et au Louxor, dès que possible.

Cher Monsieur, n'ayez pas "peur" des films Disney. Ils vous veulent le plus grand bien.

 Ariane Nicolas

PS : Chiche, pour Bambi ?

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

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