Animaux maltraités à Hollywood : une enquête dénonce l'envers du décor

"Pirate des Caraïbes" fait partie des films ayant minimisé les souffrances infligées aux animaux.

L'accusation est portée dans une longue, très longue enquête de The Hollywood Reporter (THR), publiée le 6 décembre prochain par l'hebdomadaire américain et déjà disponible sur son site internet. Le journal a enquêté sur la American Humane Association (AHA), l'organisme chargé d'attribuer la certification "Aucun animal n'a été maltraité durant le tournage" à Hollywood. Ses conclusions sont accablantes. Conflits d'intérêts, travail bâclé, règles obscures : si vous n'avez pas le temps de lire les (brillants) 43 000 signes de ce papier en anglais, voici ce qu'il faut en retenir.

Adieu chevaux, girafes, moutons…

Le travail de THR s'appuie sur des témoignages du personnel de la AHA, une demi-douzaine de personnes ayant préféré garder l'anonymat. A intervalles réguliers, le journal confronte le discours officiel ("tout va bien", "on fait notre travail au mieux"...) avec ces témoignages ("c'est de pire en pire", "les animaux ne sont pas bien défendus"...). Parmi les nombreux exemples cités, on trouve le cas de King, le tigre du Bengale utilisé dans L'Odyssée de Pi. L'animal a manqué se noyer au cours du tournage. "Son dresseur a dû l'extraire du bassin à l'aide d'une corde", écrit THR. Pourtant, nulle mention de cet événement nulle part, et pour cause. Une membre de l'association, qui en parle dans un mail adressé à un collègue en avril 2011, a fait en sorte que l'incident reste caché. "NE LE DIS A PERSONNE", lui demande-t-elle.

Pi

King dans son bateau perdu au milieu de l'Océan.

Les cas similaires recensés ces dernières années sont nombreux. Sur le tournage du Hobbit : un voyage inattendu, de Peter Jackson, une trentaine de chèvres et de moutons sont morts de soif et de fatigue. Pour There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, "plusieurs chevaux sont morts", notamment de colique, une maladie dont ces animaux peuvent être atteints quand ils sont déshydratés ou mal nourris. Un autre cheval a péri en marge du tournage de War Horse, de Steven Spielberg. Une vache est morte sur le plateau de Temple Grandin, produit par HBO. Une girafe, en plein shooting de Zookeeper, de Frank Coraci. Et au rayon "animaux tromignons", l'hebdomadaire signale la mort d'un "chipmunk" (un écureuil) en plein tournage de Playboys à saisir. Sans parler des poissons tués pendant les explosions sous-marines de Pirates des Caraïbes - La Malédiction du Black Pearl et des milliers de vers et d'insectes régulièrement occis, plus ou moins délibérément.

Une minimisation de la souffrance animale

Malgré ces accidents mortels, et d'autres non létaux mais souvent sérieux, la plupart de ces films ont reçu le label "Aucun animal n'a été maltraité durant le tournage". Pourquoi une telle tolérance ? La AHA avance tantôt que les animaux ont été blessés au cours du transport, donc en dehors du "circuit", tantôt qu'ils sont morts de vieillesse ou de causes "non alarmantes". A d'autres moments, elle assure que les blessures n'ont pas de lien direct avec l'activité de l'animal et que la production ne peut donc endosser la responsabilité de la maltraitance. Un dresseur frappe violemment un chien jouant dans Antartica, prisonniers du froid ? "Je n'avais pas d'autre choix, il s'était battu avec d'autres chiens", explique-t-il. Conclusions de l'association : "Aucun chien n'a été blessé." 

Sur le tournage du film de Frank Marshall Antartica, prisonniers du froid.

Des euphémismes aux omissions pures et simples, comme pour le cas du tigre King, la minimisation de la souffrance animale prend des formes différentes. D'autant qu'elle repose de plus en plus sur des semi-certifications qui rendent l'appréciation ambiguë. Dans des cas pas tout à fait blancs, la AHA peut ainsi écrire : "American Humane Association monitored the animal action" ("la AHA a supervisé les scènes impliquant des animaux"), ce qui veut tout et rien dire à la fois. Cette mention a notamment été employée pour There Will Be Blood. Autre esquive possible, l'emploi de l'expression "circonstances spéciales", comme ce fut le cas avec Le Hobbit. Pour découvrir qu'une trentaine de bêtes sont mortes durant le tournage, le spectateur devra mener son enquête lui-même.

"Pour protéger Spielberg..."

Selon le Hollywood Reporter, les liens tissés entre l'industrie cinématographique et cette association expliquent la légèreté avec laquelle son travail est mené. Les pressions exercées par les studios sont parfois trop dures à porter. "Pour protéger Steven Spielberg, un réalisateur de renommée mondiale dont le film War Horse drainait une quantité phénoménale d'articles de presse et de promotions en tout genre, la AHA a accepté de couvrir la mort d'un cheval", assure Barbara Casey, une ancienne de la AHA qui s'est retournée contre son ex-employeur, affirmant qu'il refusait de durcir les conditions d'attribution du précieux label. C'est elle qui mène la bataille judiciaire engagée contre la AHA. Une plainte a été déposée en janvier et les premières audiences auront lieu au printemps.

Selon plusieurs employés de la AHA, les grands studios ne se gênent pas pour désigner eux-mêmes les représentants de l'association qui seront chargés de surveiller les tournages. "Ces représentants ne sont acceptés que s'ils ne font pas trop de vagues", déplore l'un d'eux. "Ceux qui se plaignent par exemple de l'attitude d'un dresseur sont écartés du plateau. Si l'on a le malheur de défendre le bien-être animal, on est perçu comme un fauteur de troubles." Il faut dire que les défenseurs des animaux et les dresseurs se connaissent parfois de longue date. Nombre d'entre eux ont suivi les mêmes formations, notamment au Moorpark College Exotic Animal Training and Management Program. L'association de défense des animaux PETA résume le dilemme en ces termes : "Tant que nous aurons une organisation intimidée par les réalisateurs puissants, les animaux perdront toujours."

War Horseok

Un cheval est mort sur le tournage de War Horse, de Steven Spielberg.

Une stratégie qui vient d'en haut

Lutter contre les conflits d'intérêts parait presque impossible, dans la mesure où l'association est financée en partie par les sociétés de production qui font appel à ses services. A en croire les témoignages recueillis par le Hollywood Reporter, la direction de la AHA n'entend pas remettre en cause ce système qui affaiblit pourtant ses modes d'action. Son patron, Robin Ganzert, qui a travaillé naguère auprès d'associations philanthropiques, a même décidé d'organiser un gala pour mieux faire connaître son association et récolter des dons. La cérémonie des Hero Dog Awards rassemble le gratin du métier autour de tables de dix personnes, contre une participation financière de 25 000 dollars. Pas vraiment un mouvement d'émancipation vis-à-vis des futures entités visées.

En parallèle, la American Humane Association a engagé un processus de restructuration interne visant notamment à diversifier les profils de ses employés. Depuis trois ans, elle a recruté des comportementalistes animaliers, des vétérinaires, un spécialiste du droit des animaux et d'autres profils dans le but d'élargir son champ d'action. L'organisme assure aussi qu'en 2012, il a instauré une nouvelle règle consistant à confier à un tiers une enquête en cas de blessure grave ou de mort d'un animal. Mais les employés de la AHA contactés par le Hollywood Reporter se montrent pessimistes : "Les choses ne sont pas en train de changer. Les choses sont en train d'empirer."

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

A lire aussi

  • Aucun article