De la NSA au "Congrès" d'Ari Folman : souriez, vous êtes scannés !

Cinq ans ont passé depuis Valse avec Bachir, l'admirable documentaire animé d'Ari Folman sur la guerre du Liban. Pour son grand retour, le réalisateur israélien explore une toute autre voie. Le Congrès nous transporte aux Etats-Unis, dans un présent légèrement brouillé, où l'actrice Robin Wright joue son propre rôle. Celui d'une interprète vieillissante, quoique toujours splendide, qui peine à trouver du boulot. Lassé de ses échecs et de ses refus, son agent (Harvey Keitel) lui propose de signer un contrat faustien : se faire scanner intégralement afin de créer un avatar numérique capable de jouer à sa place. Pacte juteux financièrement, qui nécessite qu'elle renonce à sa carrière. Elle finit par accepter.

Scanner le corps, scanner le visage, scanner les émotions... L'histoire de Robin Wright fait écho à une autre forme de "scan", qui fait la une de la presse depuis un mois : le scandale de la NSA, l'Agence nationale de sécurité américaine qui épluche nos mails avec la complicité de Google, Yahoo! and co. Cet écho est-il lointain, imaginaire, ou symptomatique d'une vraie menace ?

(Attention, cet article est truffé de spoilers)

"Yes, we scan"

Quand le lanceur d'alerte (ou "whistleblower", en anglais) Edward Snowden a déclenché le scandale, fin juin, des manifestations ont vu le jour aux Etats-Unis pour demander à Barack Obama des explications. Un ingénieux slogan utilisé par les protestataires détournait le "Yes We Can" de la campagne démocrate de 2008 en "Yes We Scan". "Oui, nous scannons". Nous scannons votre vie privée et votre vie professionnelle, nous scannons les comptes-rendus de vos journées, vos fantasmes, les brouillons comme les messages envoyés, les mails de rupture et les photos de vacances. Même si votre profil ne nous intéresse pas. Nous pouvons le faire donc nous autorisons à le faire, tant que la justice reste muette : voilà ce qui a choqué des millions de citoyens.

La première partie du Congrès propose une scène de scan mémorable. Robin Wright, tout de beige vêtue, est flashée par des centaines de capteurs censés enregistrer la moindre variation physique l'animant. Même logique qu'à la NSA : puisque la technologie permet de scanner une actrice entière et de faire vivre son avatar ad libidum, pourquoi s'en priver ? Une fois que les bugs à l'écran seront résolus (l'œil qui clignote à intervalle régulier, par exemple), ce nouveau format s'imposera au public, comme se sont imposés en leur temps le son, la couleur, l'image de synthèse et enfin la 3D. Autant d'évolutions technologiques qui semblent aujourd'hui irréversibles, et auxquelles nous serions tentées d'associer nos boîtes mails, les moteurs de recherche, iTunes/Deezer/Spotify ou Amazon.

Capture de mouvements...

Ari Folman est au cinéma ce qu'Edward Snowden est à internet : un lanceur d'alerte. Le cinéaste, qu'on sent peu tranquille face à la contre-utopie cinématographique qu'il dessine, dit avoir été stupéfait par une déclaration de Jon Landau, coproducteur avec James Cameron du film Avatar (2009). Landau proposait que les créatures en 3D soient nommées aux Oscars comme n'importe quels autres interprètes.

Robin

Mi-Cassandre, mi-Huxley, Ari Folman nous met en garde contre "les technologies de la 3D et de la capture de mouvements qui risquent de détruire le cinéma avec lequel nous avons grandi", pour reprendre ses termes. Ce n'est pas le "mouvement" qu'il faut ici considérer de près, mais la "capture". Pour que la scène de scan fonctionne, Robin Wright est contrainte par son agent de pleurer. Elle pleure à l'évocation de son passé, mais sent que c'est son futur qui lui échappe par-dessus tout. Le message subliminal est clair, il incombe au citoyen-spectateur de ne pas se laisser numériser par des majors toutes-puissantes, au mieux complices du pouvoir, au pire devenues leur substitut, à l'instar de la "Miramount" dans la partie animée du film.

...Et collecte de données

Que collecte l'ordinateur tout-puissant en scannant Robin Wright ? Et le programme Prism en scrutant nos mails ? Des données. Des tonnes de données. A terme, prophétise le film, atomes et pixels formeront un seul et même paramètre. "Esprit et électricité ne font peut-être qu'un", s'aventurait déjà le personnage de Jean Rochefort dans Ridicule... Comme le rappellent Jean-François Fogel et Bruno Patino dans leur essai La Condition numérique, la virtualité n'est pas une seconde réalité, ni même une réalité superposée à la nôtre, mais un prolongement de celle-ci.

Ari Folman pousse la logique de l'expropriation de soi à son extrême. Ce Congrès de futurologie auquel il nous convie, du nom de l'œuvre de Stanislas Lem qui a inspiré le film, est l'occasion de présenter une petite révolution scientifique. Grâce à un partenariat entre la Miramount et l'entreprise Nagasaki (!), l'essence d'une personne pourra désormais se sniffer comme l'essence d'un parfum. Les êtres humains choisiront qui ils souhaitent devenir sur commande. Là encore, la création de la nouveauté justifie son emploi. Seuls les médecins, trop conscients du monstre qu'ils ont créée, survivent repliés dans leur zeppelin. Au sol, une armée de zombies croit vivre dans un monde à la frontière entre Disneyland et un livre pour enfants lu sous LSD.

France Cannes Ari Folman

La fin du "Moi" ?

La seconde partie du Congrès n'est pas un simple trip arc-en-ciel sous hallucinogènes, clin d'œil toonesque à Qui veut la peau de Roger Rabbit, de Robert Zemeckis, ou The Wall, d'Alan Parker. La cascade de couleurs constitue un rideau chromatique qui cache une réalité économique terrifiante : après avoir vendu son corps, Robin Wright est invitée à vendre son Moi. Elle, tout simplement. "Je" n'est plus un autre, "je" devient potentiellement tous les autres, une fois cédé au grand capital. Une monnaie d'échange qui nous éloigne fatalement de nos semblables.

Dans le versant le plus pessimiste du Congrès, Robin Wright ne s'appartient plus. Sa liberté ne se manifeste plus à travers ses choix, de toute façon inutiles tant le combat contre le système est démesuré, mais la démultiplication de ses "Moi" réduits au statut d'avatars. Certes, le scandale de la NSA est encore loin de nous plonger dans cet abîme. Mais restons attentifs, clame Ari Folman. Qui aurait pu prédire, au siècle dernier, que les Na'vis feraient battre le cœur d'Hollywood au XXIe siècle ?

Crédits photo : ARP Sélection.

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

A lire aussi