"Cloud Atlas", au royaume des (contre-) utopies

Si Cloud Atlas était un objet, ce serait un paquebot, ou un hamburger. Quelque chose à strates en tout cas. Le dernier film des Wachowski (la trilogie Matrix), coréalisé avec l'Allemand Tom Tykwer (Cours, Lola, cours), adapte le roman Cartographie des nuages de David Mitchell. Une œuvre déroutante qui entremêle six récits différents, comme autant d'espaces-temps déroulés sur plusieurs siècles, de 1849 à 2321.

Un des attraits techniques du film réside dans son montage, d'une minutie impressionnante. Chaque séquence, longue de quelques minutes, nous plonge dans l'un de ces espaces-temps et le tout s'entrechoque, se répond, avance et nous emporte à l'aveuglette. Mais cette épopée (on passe son temps à voyager en bateau, en voiture, en train ou en aéroglisseur futuriste...) ne s'arrête pas au simple plaisir de la complexité narrative. On nage aussi en pleine (contre-)utopie.

Un récit = une (contre-)utopie

A une exception près, les six "mondes" (ou "niveaux", comme dans un jeu vidéo) renvoient à des systèmes politiques ou des mondes imaginaires soit idéalisés, soit abhorrés :

1849 : la traversée du Pacifique a pour point de mire une île paradisiaque, sorte d'utopie à la Thomas More ou de conquête de l'Ouest ultra-marin.

Années 30 : le musicien retiré du monde a une femme juive, au moment où les fascismes gangrènent l'Europe.

Années 70 : la journaliste se bat contre le grand capital en pleine période hippie "peace and love".

• Notre présent : c'est l'exception.

2144 : un clone prise au piège d'un système totalitaire tente de s'en libérer (forme de contre-utopie assez classique, auquel renvoie d'ailleurs le nom du clone : Sonmi-451, comme Fahrenheit 451).

2321 : sur une planète lointaine, après la disparition d'envahisseurs cannibales, une famille multiculturelle et transgénérationnelle vit paisiblement sous les étoiles.

Cloud Atlas

Ainsi, que l'on regarde vers le passé ou vers l'avenir, ces mondes ne me paraissent jamais anodins, ils ont une couleur qui évoque tantôt un rêve tantôt un cauchemar partagés, à un moment de l'Histoire, par un grand nombre d'hommes. Faute d'avoir suffisamment de recul pour le juger, seul le présent reste indéterminé.

Contre le capitalisme

Existe-t-il un fil rouge entre tous ces mondes, qui leur donnerait une cohérence au-delà de cette trame ? Plus d'un, sans doute. Mais celui qui m'a le plus marquée, c'est la méfiance -pour ne pas dire l'abomination- envers l'argent et le système qui le maintient au cœur de nos vies, le capitalisme. Le système corrompt, pervertit et instaure entre les êtres des rapports utilitaristes. La contre-utopie de 2144 a pour décor Séoul : prononcez-le en anglais, ce nom devient "soul" (âme), un attribut humain qui fait tristement défaut à la pauvre Sonmi-451. La devise des clones-serveuses n'est autre que "Le consommateur, tu honoreras" ("Honor thy consumer"). Triste futur...

Cet avant-dernier monde rappelle Matrix jusque dans ses images (l'atelier de fabrication des clones, notamment). Sans réduire l'œuvre des Wachowski à une critique du capitalisme*, il suinte dans Cloud Atlas une question glaçante : la logique ultime du capitalisme n'est-elle pas de nous transformer tous en clones ? Ou dit autrement : qu'est-ce qui empêcherait notre monde actuel de devenir comme Séoul en 2144 ?

Cloud Atlas

Le film répond subtilement à cette interrogation. D'un côté, la clone n'échappe pas à la condamnation à mort. Dans l'écrin de cet espace-temps, la dystopie se renferme sur son héroïne et l'engloutit. Mais Sonmi-451 ne part pas sans laisser de message. A son interrogateur qui raille sa foi dans la vérite (et l'avenir, ces deux mots sont ici synonymes), elle rétorque : "Une personne croit déjà à cette histoire", sous-entendu : le système va continuer de se fissurer. De qui parle-t-elle ? D'un autre clone ? Du spectateur ? Des réalisateurs ? De l'interrogateur lui-même ? L'essentiel est que la porte reste ouverte.

Horizons hybrides

Sur le fond, cette critique du capitalisme peut paraître assez naïve ou inaboutie. Ce qui l'est moins, c'est la forme qui sert ce propos. J'ai déjà évoqué la structure du récit, d'une liberté éblouissante. La distribution des acteurs est l'autre prouesse de Cloud Atlas. Non seulement les mêmes acteurs sont conviés à chaque époque ou presque, et jouent à saute-mouton entre les espaces-temps. Mais ils incarnent parfois des personnages à l'opposé de leurs caractéristiques physiques. Ainsi, Halle Berry campe une juive européenne, Tom Hanks se glisse dans la peau d'un métis néo-gangsta, Doona Bae ressemble à une héroïne victorienne et Susan Sarandon se travestit en homme.

Cloud Atlas

Si les acteurs sont par définition hybrides, ceux de Cloud Atlas brisent une frontière supplémentaire. Une Noire peut jouer une juive, une Coréenne donner l'illusion qu'elle a vit dans l'Angleterre des années 1850, le tout sans ambiguïté.

L'hybridation serait-elle la vraie utopie défendue par Cloud Atlas ? "Toutes les frontières sont des conventions qui attendent d'être transcendées", dit l'un des personnages au cours du film. Le monde idéal qui nous est ici proposé, tout en faisant l'apologie de la différence, déconstruit les critères qui permettent de la définir aujourd'hui (sexe, couleur de peau, etc.). Ce processus d'émancipation, Larry Wachowski l'a déjà entamé en changeant de sexe. Voir Cloud Atlas, c'est aussi se demander : quelle convention devrais-je, moi, transcender pour me sentir plus libre ? A chacun sa réponse...

 

*N'oublions pas que Cloud Atlas, parfois présenté comme un blockbuster underground, a coûté 100 millions de dollars. Sur cette question, lire l'interview des Wachowski sur Les Inrocks, "Le cinéma est un art par essence capitaliste".

Crédits Photo : AFP / Warner Bros.

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

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