"A la merveille", bien plus que de simples champs de blé

Quand j'étais petite et que je me promenais à la campagne, durant l'été, j'avais une activité fétiche : sauter de bottes de foin en bottes de foin avec mes deux frères. Nous faisions la course des après-midi entiers sur ces gros rouleaux alignés. De petites montagnes dorées, pour nos silhouettes d'enfants. Je ne gagnais jamais, mais j'aimais bien, pour me consoler, sombrer entre deux cylindres et sentir les épis me chatouiller les épaules, causer quelques égratignures, s'accrocher à mes cheveux...

Il y a quelque chose de magique dans un champ de blé. Une pesanteur, des sons, des nuances de couleurs uniques. Terrence Malick s'est fait une spécialité de les filmer, dès Les Moissons du ciel (1977), son deuxième long-métrage. Ce décor est même devenu récurrent dans son dernier film, A la merveille, sorti mercredi dernier. Parmi les nombreuses critiques négatives le visant (par exemple ici ou ici ou bien ), une d'elles dénonce l'utilisation excessive de ce motif, qui serait devenu répétitif, voire ridicule. J'y ai vu au contraire une évocation magnifique des grands thèmes malickiens...

Eloge de la fertilité

Un homme tiraillé entre deux femmes, un prêtre qui doute et la beauté du monde tout autour. Le scénario tient sur une ligne. Ces deux femmes, interprétées par Olga Kurylenko et Rachel McAdams, n'ont pas eu d'enfant avec Ben Affleck, qu'elles se disputent à distance, mais elles sont toutes deux mères (si l'on voulait retitrer le film, ce serait un peu La Maman et la maman). Plus que jamais chez Malick, la question de la fécondité est centrale. L'enfant d'Olga Kurylenko prend autant de place que Rachel McAdams. Malick nous offre même une petite visite chez le gynéco -sans que la pose du stérilet ne soit toutefois clairement évoquée.

Quel lien entre les cultures céréalières et ces personnages ? La métaphore a déjà été explicitée par d'autres. Dans son essai Masse et puissance (1960), Elias Canetti compare l'humanité à un gigantesque champ de blé, dont chaque être humain serait un épi. Rien d'autre dans A la merveille. La fertilité des cultures, abondantes et au rendement cyclique, fait écho à celle des deux femmes en présence. Au sens propre, le très chrétien Terrence Malick fait l'éloge de la fécondité.

Mais le sens figuré me paraît autrement plus intéressant. Ceux qui n'ont jamais suivi de cours de catéchisme ne connaissent peut-être pas la parabole du semeur, tirée du Nouveau Testament. Généralement présenté comme un berger, Jésus prend ici les traits d'un laboureur dont les graines, lorsqu'elles tombent dans de la bonne terre, ont un rendement au centuple. A la merveille file tout droit vers cette parabole, sans pour autant en garantir le succès : le prêtre joué par Javier Bardem traverse lui-même une crise mystique. Comme si, subitement, sa croyance s'était asséchée.

Présence divine

Le décor du champ de céréales est loin d'être une nouveauté en art. La peinture s'est emparée du sujet bien avant le cinéma. Brueghel, Van Gogh, Monet, Millet, Gauguin, Malevitch (et tant d'autres)... Que cherchaient-ils exactement en immortalisant ces blés ? Fixer l'activité humaine, faire joujou avec la lumière et les couleurs, et quoi d'autre ? Si je me risquais à une interprétation globale en quelques mots, je dirais que ces tableaux, comme le film de Malick, s'émerveillent de la création au sens large. Production agricole, art et Création divine -y compris païenne- se répondent inlassablement.

Brueghel

La Sieste

Meules (fin de l'été)

Glaneuses

Gauguin

Malevitch

(Si ça vous amuse : un petit quizz sur les moissons dans l'histoire de l'art).

Le cinéma a un pouvoir supplémentaire, celui de capter le mouvement. La caméra de Malick ne cesse d'ailleurs d'aller de l'avant, elle se déplace comme un petit animal ou un ruisseau. Dire que le réalisateur aimerait filmer Dieu est peut-être excessif, en tout cas il entend filmer une présence. Si les hommes sont des épis de blés, quelle est donc cette force invisible qui les fait se courber ? Ce souffle n'a pas qu'un fondement météorologique. Pour Malick, ce souffle de vie qui les anime, c'est justement Dieu (une métaphore qu'on retrouve par exemple à la fin du moins béat Indiana Jones et la dernière croisade).

A genoux

D'un point de vue plus technique, les scènes tournées dans des champs de blé dans A la merveille empruntent un procédé de mise en scène déjà utilisé dans The Tree of life, à savoir une hauteur de caméra toute particulière. Dans le précédent long-métrage, Malick filmait souvent à hauteur d'enfant. L'histoire racontait la vie chaotique d'une famille nombreuse dans les années 50, ce point de vue plus au-ras-du-sol paraissait justifié. Ici, alors que les personnages centraux sont des adultes, la même technique est employée. Pourquoi ?

Quiconque a déjà tenu une caméra sait que filmer un enfant n'est pas chose aisée. On peut soit tenir la caméra à bout de bras -fatigant, soit se mettre à genoux, afin de conserver la caméra à l'épaule. J'ignore si Malick filme délibérément dans cette position, mais je ne peux m'empêcher de trouver charmante l'image d'un réalisateur croyant, qui tiendrait sa caméra comme il se tiendrait en position de prière (qu'il la tienne vraiment ou pas n'est pas un problème, c'est le rendu qui compte).

Une telle génuflexion implique deux choses. D'un côté, elle rapproche l'homme de la terre et le maintient dans une position d'humilité. De l'autre, elle permet de filmer les humains en contre-plongée, un effet omniprésent dans ses deux dernières œuvres, les plus religieuses. Malick invite ainsi le spectateur à lever pieusement les yeux au Ciel, tout en gardant les pieds bien sur Terre.

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

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