"Anna Karénine" : une femme, quatre possibilités

En voyant les images dans la rue, vous avez peut-être cru à une nouvelle pub Chanel. Raté ! Il s'agissait en fait d'une affiche de cinéma... Après The Duchess et Pride and Prejudice, l'actrice britannique Keira Knightley fait son grand retour en costume dans Anna Karénine, énième adaptation du classique de Léon Tolstoï, paru dans les années 1870, d'abord sous forme de feuilleton puis en un seul bloc.

Quand je dis "énième", je suis un peu vache. D'abord, parce que le film est bon : une jolie reconstitution portée par un scénario assez solide. Ensuite, parce que Russie exceptée, cette nouvelle retranscription n'est "que" la quatrième grande adaptation portée à l'écran. Aller voir cette Anna K. là au cinéma m'a donné envie de voir ou revoir les trois autres versions, et de les comparer, même si je n'ai pas lu le bouquin (bouuuh c'est pas bien je sais). Quelle interprétation ont fait les réalisateurs de celle qu'on compare, à tort, à Emma Bovary ?

La plus digne : Greta Garbo (1935)

A mon sens, c'est elle qui incarne de façon la plus séduisante la figure d'Anna Karénine, cette jeune aristocrate mariée à un haut-fonctionnaire aussi chiant qu'un dimanche après-midi sous la pluie, et qui finit par tomber dans les bras d'un jeune comte charismatique mais méchamment frivole. Avec son regard calme et sa mâchoire solide, Greta Garbo donne au personnage une dignité rare, pas totalement sereine, quoique sans caricature, confinant au tragique.

Je regrette que cette adaptation ne tienne pas la promesse de son casting. Mise à part la première scène de beuverie et la balade avec son futur amant Vronski dans le jardin, cette version, trop courte, n'arrive jamais à dire plus que ce qu'elle présente à l'écran. Envolés, les tourments de la noblesse russe confrontée aux évolutions de la société russe ; envolés aussi, les questionnements existentiels de Lévine (un des personnages centraux du livre, projection de Tolstoï). Reste tout de même cette actrice impressionnante, sculpturale, à la fois sévère et pleine d'espoirs, qui ne cède ni aux qu'en-dira-t-on, ni aux seuls attraits d'une vie matérielle comblée.

La plus ingénue : Viven Leigh (1948)

Un drôle de personnage que cette Anna Karénine jouée par une actrice a priori parfaitement taillée pour le rôle. Vivien Leigh, oscarisée quelques années auparavant pour Autant en emporte le vent, a-t-elle opéré un virage à 180° pour ne pas marcher dans les pas de Garbo ? Son interprétation, pleine de minauderies et d'enfantillages, rend cette pauvre créature ingénue et sans grande volonté.

L'aboutissement de ce choix, c'est la scène finale de son suicide, presque comique. Vivien Leigh n'est pas happée par le train, encore moins tranchée en deux par lui, elle est percutée par la locomotive et glisse en-dessous. Certes, elle est morte, mais elle demeure physiquement toute pimpante. Seule vraie réussite, les scènes de folie dans lesquelles Karénine perd sa netteté. Des gros sabots, mais qui rattrapent le tout.

La plus passionnée : Sophie Marceau (1997)

A ma grande surprise, l'interprétation de Sophie Marceau n'a rien à envier à celle de Vivien Leigh. Là encore, changement total de registre. Cette Anna Karénine, au visage enfantin et aux yeux suppliants, semble au bord du suicide dès les premières images. Sans cet ennui profond, comment expliquer en effet qu'elle s'éprenne si rapidement d'un comte aussi inconstant que Vronski ? Sophie Marceau joue une mère passionnée, une femme ultra-émotive qui tente, comme elle peut, de répondre aux sollicitations de ses sens.

Dommage, là encore, que le reste du film ne soit pas à la hauteur de son actrice principale. Tout est décliné selon un schéma romantique des plus barbants : les discussions sans intérêt, les scènes de sexe risibles, la cour dépeinte de façon superficielle, le tout avec une mise en scène dont l'imagination n'excède pas celle contenue dans un sketch des Deschiens. Tant pis, on garde quand même en mémoire cette bouille attachante.

La plus théâtrale : Keira Knightley (2012)

J'avais quelques craintes en allant voir ce film de Joe Wright, et elles n'étaient qu'en partie justifiées. D'un côté, Keira Knightley, qui avait déjà appris à crier et gesticuler dans A dangerous method, n'arrive malheureusement jamais à faire oublier son immense beauté. Or, si Anna Karénine est effectivement une femme riche et noble, elle est aussi une figure plus universelle de "l'amour à mort", archétype que l'actrice ne parvient jamais à évoquer, croulant sous le poids de son irréprochable apparence. Seul moment où je me suis sentie aussi démunie qu'elle, la scène de course hippique où elle hurle, croyant Vronski mort.

Malgré cela, cette nouvelle version est, d'après moi, la plus réussie d'entre toutes. Principalement parce qu'elle ne parle pas que d'amour, mais également de politique, de religion, d'amitié, etc. Karénine redevient, comme cela semble être le cas dans le roman, un prétexte pour raconter d'autres choses sur la Russie et sa société (avec ou sans un grand S). Mais aussi, car la mise en scène cultive le leitmotiv du théâtre. A de nombreuses reprises, le décor du roman est celui d'un même théâtre, métaphore (certes un peu facile, mais efficace) de la vie des personnages. Un dispositif dans lequel la majestueuse et très photogénique Keira Knightley reprend toute sa place.

 

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

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