En une fraction de seconde, la vie qui bascule

crédit photo: miguel Medina / AFP

Aujourd'hui âgé de 38 ans, il est Capitaine de Police. Dans un costume-cravate tout ce qu'il y a de plus impeccable, il s'avance à la barre. La démarche "normale" de ce lui qui est probablement un peu tendu par le simple fait de devoir s'exprimer devant le tribunal. Ou, plus exactement, devant la Cour d'Assise. La dernière fois que je l'ai vu... enfin non. A vrai, dire, c'est la première fois, aujourd'hui. Lorsque j'ai croisé le chemin de sa vie, il y a deux ans, il était alors dans le camion du Samu, avec une balle dans le cou, et une autre dans la tête. Inconscient.

On me demande souvent comment font les policiers, lorsqu'ils sont confrontés à l'horreur. Lorsque tout un chacun se dit que, placé dans une situation similaire, il n'arriverait pas à gérer, submergé par l'émotion; Cette affaire est l'une de celle qui en parle le mieux.

Gérer ses émotions. Enfin essayer...

Ce lundi matin, nous arrivons tous au bureau après avoir affronté, chacun de notre côté, les bouchons, ou l’exiguïté des transports en commun. Enfin que du classique. Mais, très vite, et c'est ce qui fait notre métier, la journée va prendre une toute autre tournure. Du paisible, elle passe à... surnaturelle, quelque part. Ces journées qui sont de celles où, en une fraction de seconde, l'on passe du rire, de la légèreté, à la rigueur, la concentration... finalement, la bulle dans laquelle l'on s'enferme pour partie. Celle ou, plus exactement, on enferme ses émotions.

L'information fait rapidement le tour. Un vol à main armée d'une bijouterie a eu lieu. Une chasse s'en est suivie, laquelle s'est terminée par un échange de coups de feu. Un malfaiteur est à terre, ainsi qu'un fonctionnaire de Police de la BAC. Et un autre individu est interpellé.

Tout le monde est sur le pont. nécessairement. Et ce jour-là, je serais en binôme avec un collègue qui connaît Yann S. pour avoir travaillé dans le même commissariat que lui, dans la même période. Les hasards, parfois...

Vous l'aurez compris, l'affaire est tout ce qu'il y a de plus importante; deux hommes sont au tapis, dont un collègue. Non pas que ça serait moins important si c'était X ou Y, mais fatalement, l'on se sent plus proche. Dans une certaine mesure, encore plus concerné.

Lorsque nous arrivons sur place, c'est un peu, pardonnez-moi l'expression, le bordel. Toutes les autorités vont arriver, y compris le ministre, mais surtout, ce sont les collègues intervenants qui attirent l'attention... Ils sont là. Certains hagards et seuls, d'autres en pleures et entourés... Ca prend aux tripes. Ils ont vécu une intervention des plus traumatisantes. Et c'est précisément là que se joue le professionnalisme dont nous devons tous faire preuve lorsque notre enquête commence. Chacun sait ce qu'il a à faire. Chacun va faire son job; on verra les émotions plus tard. Des traces de sang jonchent la voie publique. Ici et là, ce sont des douilles qui témoignent de l'engagement du feu, de part et d'autre... Les véhicules intervenants qui n'ont pas bougé. Celui des malfaiteurs non plus. Tout est figé. C'est parti pour l'enquête.

Je n'avais donc pas vu Yann S; ce jour-là. Et pour cause. Il était dans le camion du SAMU. Les médecins ne faisaient d'ailleurs que peu de suspense à notre arrivée. "Il ne passera pas la nuit", nous disaient-ils. Même si, à cet instant, il était "juste" blessé, même sérieusement; tout le monde espérait qu'il s'en sorte. Tous ses collègues intervenants qui ont vécu cette intervention. Tous. Mais, devant les dires des médecins du SAMU que nous croisions, nous étions, je dois le dire, bien plus pessimistes... Le malfaiteur, lui, était dans le camion des sapeurs-pompiers. Il décédera. Yann S. sera évacué vers un hôpital.

En tout, le malfaiteur aura tiré trois coups de feu. Les policiers 18. Mais Yann, lui n'en aura pas tiré un seul. Et pour cause. Chose quasi impossible, le premier coup de feu du malfaiteur a percuté le canon du policier, entraînant une fragmentation de la balle. Une partie sera projetée dans la tête de Yann S, le blessant une première fois, tandis que la seconde partie ira se loger dans le canon du SIG2022 du policier, neutralisant par la même occasion, l'arme du gardien de la paix. Du jamais vu de mémoire d'expert balisticien, tellement c'est peu probable!

L'enquête permettra de mettre à disposition de la justice deux individus qui sont jugés en ce moment-même devant la Cour d'Assise de Bobigny. Audience qui, hasard du calendrier, a commencée deux ans, jour pour jour, après les faits.

Deux ans plus tard, à la barre

Yann S. est donc désormais Capitaine de Police. Il a été muté en province. Il avance à la barre et, comme le lui demande la Présidente, il va faire des déclarations spontanées. Il décrit le début de l'intervention, le braquage et "l'Alpha 1" (indicatif de police) qui

"lève le fourgon, enfin l'utilitaire; on essaye de récupérer le train en marche. Grâce au coup de volant du chauffeur, on a récupéré la poursuite; ça va très très vite; on entend le barrage. ça va tellement vite, je sors du véhicule pour aller sur le passager avant, on sait qu'il est armé; on est quatre véhicules, le Berlingo est dans la nasse. Je me porte sur le passager, j'avance; en une seconde, il sort son arme et la pointe sur moi. Je sens comme un choc, un uppercut, je suis KO; je reprends connaissance, l'individu est à 1.50m de moi, allongé. Je vois le ciel. Je me souviens du réveil; je suis attaché au lit, parce que dans la douleur, j'essaye, me dira-t-on plus tard, de tout arracher"

Tout son récit avec ce langage qui est clairement celui que nous avons tous, dans le jargon policier. Cela ne trompe pas. yann S. est naturel, dit les choses comme elles lui viennent à l'esprit.

La présidente interrogera ensuite Yann S. sur son état de santé. Il sera resté dix huit jours dans le coma. Il a toujours des débris de cette balle dans la tête. D'ailleurs, il ne voit plus rien du côté droit. Il ne peut donc plus conduire. Il n'arrive plus à lire, non plus. Ou alors ça lui prend du temps, une syllabe après l'autre. Et pourtant, il arrive à écrire (assez étrange, en fait, tellement ça ne parait pas logique). Il a des problèmes de sensations, aussi. La jambe droite, qu'il ne sent plus, à certains endroits... Certaines liaisons nerveuses étant "HS". Il ne peut plus, non plus, faire de sport. Il doit être accompagné dans les tâches les plus courantes.

Lorsqu'il énumère ses blessures, mais aussi ses séquelles, Yann S. ne larmoie pas. Il n'est pas là pour faire pleurer dans les chaumières. Il ne se plaint pas. Il liste ses incapacités. Simplement. Presque, comme cela, sans émotion. L'Avocat Général va même plus loin, puisqu'il demande au policier s'il a des séquelles dépressives? Il lui répond "non". Clairement, mon collègue est résiliant, par rapport à ce qui lui est arrivé. Aussi difficile cela soit-il. En quelque sorte, il "fait avec", entouré de ses proches, ses collègues; tous, qui sont là, comme il l'a dit, depuis le premier jour.

Ce jour-là, nous avions tous pensé que nous perdions un collègue. Je ne vous cache pas ma satisfaction de le voir aujourd'hui, sur ses deux pieds, avancer à la barre. Quelques heures avant de venir l'entendre parler devant la Cour, j'ai réécouté une bande sonore... probablement ce qu'il y a de plus marquant. Celle de la fréquence radio utilise par les intervenants, dans laquelle l'on entend les messages radio avec la salle de Commandement. On y a entend l'annonce du vol à main armée... puis le véhicule BAC qui retrouve celui des malfaiteurs, la poursuite, la mise en place de l'interception, cette "nasse" dont parlait Yann S. , et puis tout à coup... des mots, agressifs "urgence, urgence... ça tire, un collègue au sol... vite, vite le SAMU"... et plusieurs policiers qui, voyant les secondes qui défilent comme des heures, répètent "le SAMU, vite, le SAMU", des instants de silence, qui paraissent une éternité, jusqu'à l'annonce de l'arrivée des secours...L'écoute de cette bande sonore... et, juste comme ça, rien qu'on son de ces voix, en fermant les yeux, le chair de poule... les larmes qui montent...

Je profite d'ailleurs de l'occasion, ici et maintenant, de saluer le sang-froid du chef de salle, ce jour-là. Très impressionnant de calme, de lucidité, lui aussi, donc de professionnalisme, malgré toutes les émotions qui ont dû être les siennes, ce jour-là.

Yann S. emportera cette affaire, avec lui, reste de sa vie. Clairement. Et ça ne sera pas forcément non plus tous les jours facile. Mais il est là. Il peut vivre. Avec sa femme, ses parents, ses proches. Et le Capitaine de Police qu'il est devenu a pu reprendre, voilà deux semaines, un mi-temps thérapeutique, dans la police. Même si la voie publique "c'était toute ma vie", comme il l'a dit à la barre. Désormais, il apprend à distinguer les choses. Il peut dire qu'à l'inverse, il a toute sa vie, encore. Et même sans la voie publique.

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  • Faire Face

    Merci, par vos "billets", de nous faire vivre le quotidien à la fois "simple" (la routine administrative) et "extra-ordinaire" (une course-poursuite qui dégénère en fusillade) du métier de "flic", aux antipodes du côté "glamour" des séries américaines dont on nous abreuve.
    Je me souviens de votre récit du drame sur le périphérique parisien et j'en avais la gorge nouée et les larmes aux yeux (comme aujourd'hui...).
    Vous faîtes "oeuvre utile" en livrant "l'envers du décors". Le rapport des Français avec leurs "flics" a d'ailleurs changé ces dernières années, en particulier depuis la multiplication des attentats.
    Tous mes voeux de courage (il n'a pas l'air d'en manquer...) et de rétablissement physique et psychologique à votre collègue Yann et à sa famille.
    Et coup de chapeau à tous, du simple Adjoint de sécurité qui fait face à une meute haineuse, au "super-flic" de la BRI qui intervient au Bataclan (sans oublier ce commissaire de la BAC qui, au mépris de sa vie, a fait "cesser le massacre").
    Même si on ne vous le dit pas assez, "tous les Démocrates aiment leur police républicaine".

  • Faire Face

    "Heureusement, que ce policier à recu la balle avant..." : même pour défendre votre thèse ("les policiers ont du mal à faire reconnaître leurs actions en légitime défense", ce qui est, à mon avis, globalement faux), votre phrase est au mieux très maladroite, au pire abjecte.
    Et oui, bien sûr, il faut que la "réponse soit proportionnée à l'attaque" : pour qu'un policier puisse sortir son arme et tirer sur quelqu'un, il faut "au minimum" que celui-ci ait sorti une arme qui menace sa vie ou qu'il menace directement la vie d'autres personnes (y compris avec sa voiture).
    Le pire serait une situation "à l'américaine" où, pour un clignotant oublié, un simple contrôle dégénère en "abattage", parce que le conducteur (bien souvent noir...) a voulu montrer ses papiers et que le policier était un peu "nerveux".

  • Gaëtan Hyphen

    Courage camarade ...