Tunisie: «une "intifada" de l'emploi»

Manifestation de jeunes à Kasserine le 21 janvier 2016 (Reuters - Amine Ben Aziza)

La situation est «maîtrisée», a assuré le 22 janvier 2016 le Premier ministre tunisien, Habid Essid alors qu’un couvre-feu national a été décrété après plusieurs jours de manifestations de chômeurs, notamment à Kasserine (centre-ouest de la Tunisie), dans l’une des régions les plus pauvres de Tunisie, laissées pour compte depuis des années. Une situation «maîtrisée», vraiment ?

A Kasserine, les émeutes ont commencé après le suicide d’un chômeur de 28 ans, Ridha Yahyaoui, le 16 janvier.

«C’est comme si nous étions encore à la fin 2010-début 2011», écrivait le 21 janvier le quotidien arabophone Al Chourouk. «De Bouazizi à Yahyaoui, les motifs et la manière se répètent. Les résultats seront-ils les mêmes?», se demande le journal faisant référence à Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant qui s'était immolé par le feu en décembre 2010 à Sidi Bouzid, non loin de Kasserine. Ce geste, à l'origine du Printemps arabe, avait déclenché un soulèvement populaire et la chute de la dictature de Zine el Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011.

«La situation se calme» et est «actuellement maîtrisée», a assuré Habib Essid, à l'issue d'un déjeuner avec François Hollande à l'Élysée. Il n’en a pas moins décidé d’écourter sa tournée en Europe. De plus, le ministère de l'Intérieur a annoncé l'instauration d'un couvre-feu national de 20h00 à 05h00. Apparemment, celui qui était déjà instauré dans la région de Kasserine n'est guère respecté. Et la contestation s'étend à d'autres régions, comme le rapporte Le Monde.

Laisser «du temps au temps»
Evoquant les manifestations de Kasserine, le chef du gouvernement a souligné qu'il s'agissait d'«un problème économique, de demandes d'emploi». Le 20 janvier, le porte-parole du gouvernement avait annoncé en urgence le recrutement de 5000 chômeurs pour la ville. Problème: «Il ne s'agissait pas de 5000 emplois mais de 5000 chômeurs pouvant bénéficier d'un dispositif d'aide à l'emploi», rapporte Le Monde... L'erreur n'a pas «contribué à apaiser la situation», ajoute le quotidien français.

Habib Essid a promis que de nouvelles «mesures seront prises dans le cadre d'un programme de développement». Toutefois, a-t-il relevé, «nous n'avons pas de baguette magique, on ne peut pas résoudre tous les problèmes d'emploi en une seule fois».

Le président Béji Caïd Essebsi, élu à l’automne 2014, a fait valoir le 20 janvier qu’il avait «hérité d'une situation très difficile» avec «700.000 chômeurs et, parmi eux, 250.000 jeunes diplômés». «On ne peut résoudre des situations comme ça par des déclarations ou un coup de pouce. Il faut (laisser) du temps au temps», a-t-il argué.

De son côté, l’Elysée a annoncé l'intention de la France de mettre en oeuvre un plan de soutien à la Tunisie d'un milliard d'euros sur les cinq prochaines années.

Des manifestations «prévisibles»
Ces déclarations et ces promesses suffiront-t-elles à calmer l’impatience de la jeunesse défavorisée ?

Président du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), Abderrahman Hedhili estime que de tels évènements «étaient depuis longtemps prévisibles». «Nous avons averti que la situation sociale allait exploser. Les gens ont attendu (...) mais le gouvernement n'a pas de vision, pas de programme pour les régions intérieures», a-t-il dit à l'AFP.

«Les revendications populaires se résument à l’emploi et à une vie digne. Après des années de promesses, la patience s’est transformée en une ‘‘intifadha’’ de l’emploi», expliquait le 22 janvier le quotidien francophone La Presse. D’autres journaux rappellent «l’effrayante réalité des inégalités régionales».

Alors que la Tunisie ne parvient pas à relancer son économie, le chômage dépasse 15% au niveau national et atteint le double chez les diplômés. Ces taux sont encore supérieurs dans l'intérieur du pays. En 2015, la croissance devrait être inférieure à 1%, notamment plombée par la crise du secteur touristique, conséquence de l'instabilité et des attaques djihadistes.

Publié par Laurent Ribabeau Dumas / Catégories : Non classé