Vive le printemps !... avec Haydn (2)

Dans un billet précédent, en mars dernier, je vous avais fait écouter - ou réécouter - les "Quatre saisons" d'Antonio Vivaldi. Un "grand classique" si je puis dire. Pourtant, il n'a pas été le seul à avoir eu l'ingéniosité de pouvoir et vouloir composer de la belle musique en s'inspirant directement des caprices du ciel et de la Nature. Ils ont même été nombreux, mais leurs oeuvres restent - étrangement et injustement - méconnues. Pour pallier notre ignorance - à commencer par la mienne - quoi de mieux que d'écouter, le 7 avril dernier au Théâtre des Champs Élysées, "Les Saisons" de Joseph Haydn ?

"Papa Haydn" nous livre ici l'une des dernières belles oeuvres de son existence. Il lui aura fallu deux ans (1799-1801), pour composer ses "Saisons".

Voici ce qui est écrit en "avertissement" (sorte de "Préface") pour le lecteur, et qui introduit la traduction en français du recueil "Les saisons". C'est un poème de l'anglais James Thomson, publié au milieu du XVIIIe siècle à Paris, et dont s'inspire l'oeuvre musicale de Joseph Haydn:

"Si le Spectacle de la Nature est, comme on n'en peut douter, l'objet le plus digne de notre curiosité, j'ose me flatter que le public me saura quelque gré de lui en présenter ici un tableau tracé par un poète anglais, aussi bon physicien que peintre habile. Thomson, auteur du poème des saisons, la suit pas à pas dans ses révolutions annuelles et dans ses métamorphoses périodiques. Aucun climat n'échappe à ses recherches. On conçoit quelle prodigieuse variété de merveilles s'offre de toutes parts à l'oeil perçant et attentif de l'observateur, et combien ces forces de détails, et surtout les descriptions champêtres qui en résultent, toujours si intéressantes pour peu qu'elles soient peintes avec vérité, le deviennent encore plus sous la main d'un homme de génie, qui les embellit de ce que l'Imagination a de sublime et de brillants, la langue de force et d'énergie, la poésie de fleurs et d'agréments."

Un peu plus loin...

"Son imagination est si vive, qu'elle embellit tout; son pinceau si vrai, qu'il peint tout au naturel. C'est le véritable interprète du Spectacle de la Nature. Combien de gens trouvent cette mère universelle muette et uniforme, faute d'avoir appris à la connaître, qui avec un tel guide, découvriront des beautés sans nombre, qu'ils auraient toujours méconnues".

Voici les premières phrases du poème de Thomson, sur le thème du printemps:

"Viens doux Printemps, fraicheur éthérée viens, descend dans nos plaines du sein de la nuée, et baigne de rosée nos arbrisseaux; descend: la musique des airs s'éveille autour de ces groupes de roses. (...)

Le sombre Hiver se précipite au fond du Nord, il rappelle les Autans furieux: ces fiers esclaves obéissent, et quittent les collines gémissantes, les forêts dépouillées, et les vallons ravagés. Un vent plus doux succède, il caresse de l'aile la terre encore effrayée; les neiges s'éboulent, et vont se perdre en torrents jaunissants. Les montagnes se parent de verdure qui nuance l'azur des cieux.

La saison est encore incertaine; l'Hiver revient de temps en temps sur ses pas"...

Décidément, rien n'a changé. L'hiver ne part, en effet, jamais d'une seule traite. Ne l'a-t-on pas vu début avril revenir et couvrir de son manteau blanc une partie de la Normandie ?

Puis, après le printemps, vient l'été:

Le fils du Soleil, l'éclatant Été paraît et dore nos champs; il s'avance dans l'orgueil de la jeunesse, et se fait sentir jusqu'aux entrailles de la Nature. Il vient suivi des heures brûlantes et des vents rafraîchissants. Le Printemps honteux se détourne de ses ardents regards, et la terre et les cieux se livrent à l'empire brûlant de son successeur. (...)

Ensuite, l'automne et enfin arrive l'hiver...

L'Hiver vient terminer le cercle varié des saisons; il arrive triste, sombre, accompagné de sa suite lugubre, les vapeurs, les nuages, et les tempêtes.

A ce long poème qui exalte à la fois la Nature et son climat, mais aussi la vie champêtre, Haydn y ajoute ses notes de musique. L'oeuvre désormais ne se lit plus seulement, mais s'écoute... (presque) les yeux fermés.

L'interprétation du Collegium Vocale de Gent était ce soir-là très belle, renforcée par la présence de la soprano Christina Landshamer, du ténor Werner Güra et de Florian Boesch à la basse.

Cet oratorio peint en musique les quatre saisons, du printemps à l'hiver. Bien que l'auteur du poème soit écossais, les impressions qu'il ressent et exprime, face aux aléas de la météo, sonnent si familièrement à notre contemporanéité ! Car ce poème pourrait presque nuancer le "Y'a plus de saisons!" que l'on entend bien trop souvent. Les aléas météorologiques n'ont pas fini de faire éructer l'homme moderne. Je me rappelle encore de ce journal régional qui titrait, il y a quelques années, sur la violence des orages dans le sud ouest de la France, et qui les attribuait tout de go... au "réchauffement climatique". Rien que ça !

En parlant d'orage, il faut écouter celui d'Haydn. SON orage, et pas n'importe lequel ! Tout l'orchestre, sous la direction de Philippe Herreweghe, vibre grâce à un beau fortissimo. Ici des violons pour le vent, là une flûte pour les éclairs. Et le poème de Thomson à ce moment là est aussi beau que la musique:

Tout est dans l'étonnement, la crainte et le silence, quand tout-à-coup l'éclair se montre au Sud à l'oeil effrayé. Le tonnerre qui le suit plus lentement, fait entendre sa voix terrible à travers les nuages dans la vaste étendue. La tempête gronde et raisonne dans les cieux. Mais quand l'orage approche, qu'il roule son terrible fardeau sur les vents, les éclairs forment alors des sillons plus larges, et le bruit redouble. Aussitôt une flamme livide se déploie sur la tête: le nuage s'ouvre et se ferme sans cesse, se ferme et s'ouvre encore, s'étend et enveloppe tout dans une mer de feu: le bruit fuit de près, augmente, brise ses liens, s'approfondit, devient une confusion; le fracas répété écrase et déchire le ciel et la terre.

Un déluge de grêle bruyante, et de pluie se précipite; les nuages ouverts versent un fleuve entier, cependant le flambeau de l'invincible éclair n'est pas encore éteint. Il fait de nouveaux efforts. Le tonnerre tournoyant en balles rouges, déchire fièrement et allume les montagnes avec une rage redoublée. Le Pin brisé et noirci du coup, demeure un tronc informe et hideux...  Etc. etc.

On s'y croirait presque. Il y a de tout dans cet oratorio; du bon, du beau et du vrai. On passe vraiment une belle soirée.

Ce concert a été enregistré par France Musique. Voici un lien qui vous permettra de le ré-écouter - jusqu'au 23 mai seulement - dans son intégralité : http://sites.radiofrance.fr/francemusique/em/concert-soir/emission.php?e_id=80000056&d_id=515007524&arch=1

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