L'obsession identitaire, une "bombe à retardement" ?

Sociologie des seins nus, La guerre des fesses, Casseroles, amour et crises... Le sociologue Jean-Claude Kaufmann nous avait habitué à des sujets plus légers que le dernier, Identités, la bombe à retardement.

Ce livre d'une soixantaine de pages ne propose guère de solution contre la montée des extrêmes-droites et intégrismes en Europe, mais  fait voler en éclats quelques idées reçues parce que l'identité est :

Une angoisse neuve en Europe

Le saviez-vous ? L'identité est une obsession nouvelle en Europe. "L'emploi inflationniste du terme, souligne Jean-Claude Kaufmann, ne date que d'un demi-siècle : avant (sauf pour l'administration), il était rarement  question d'identité".

Les années 60 et 70 ont pulvérisé les cadres de la société traditionnelle, qui enfermait l'individu dans des carcans religieux, corporatistes, claniques ou familiaux. Mais dans cette société libérée, chacun a dû apprendre à se bricoler une identité à partir de ses multiples appartenances (culturelles, régionales, religieuses etc.).

Une construction de soi

Car l'identité est à la fois une illusion, un arbitrage et un affichage de soi. L'illusion -celle de la fixité- est largement entretenue par l'identité unique assignée à chacun par l'administration, à grand renfort de fichage biométrique.

Or l'identité que nous affichons résulte d'un arbitrage entre des appartenances multiples, changeantes, concurrentes (travail, amis, famille etc.), et parfois contradictoires.

Pour cet arbitrage-affichage, tous ne disposent pas des mêmes ressources, estime le sociologue.  "Les personnes dont la position sociale garantit une certaine reconnaissance (...) ont la possibilité de jouer de leurs différentes facettes identitaires. Celles au contraire qui se sentent davantage sur la défensive, menacées de stigmatisation ou (...) d'une perte d'estime de soi, sont guettées par le risque d'un repli".

Interrogé, il reconnaît toutefois que la tentation identitaire n'épargne aucune classe sociale: "Dans la société de compétition généralisée qui est la nôtre, même ceux qui occupent des fonctions supérieures peuvent s’imaginer avoir raté leur existence parce qu’ils se comparent sans cesse à d’autres qui à leurs yeux semblent avoir mieux réussi. C’est une logique infernale et destructrice, qui touche tout le monde."

Un regard parfois simpliste plaqué sur autrui

Cette grille identitaire, on la plaque aussi sur autrui. Notamment sur les déracinés et les migrants qui font pourtant, note l'auteur, un "intense travail de réécriture de soi". "D'où leur incompréhension quand ils se sentent renvoyés à des supposés racines et catégories d'origine". D'où la tentation, face aux discriminations, du repli ou de l' intégrisme religieux (souvent peu conforme aux traditions).

A l'inverse, méfions-nous d'un décodage hâtif. Un voile peut signifier mille choses, y compris "servir d'appui à une trajectoire d'autonomisation personnelle dans un bricolage individuel".  Eviter, donc, les interprétations simplistes.

Une mèche aux mains des incendiaires ?

Sur ces angoisses identitaires, longtemps calmées par la frénésie de la consommation, la crise contribue à allumer la mèche. Bulle spéculative, montée de la pauvreté et de la grande richesse, humiliation des pays du sud de l'Europe, comme la Grèce mise sous tutelle par la troïka (UE, BCE, FMI)...

Le cocktail est explosif et fabrique un terreau idéal en Europe pour les partis d'extrême-droite. L'"'offre politique" de ces partis, détaille le sociologue, oppose le "bon sens populaire à l'univers faux et truqué des élites", et permet aux humiliés de restaurer leur estime de soi. Mais surtout, leur obsession identitaire "active et libère la parole raciste".

Quelles solutions alors que le tableau brossé apparaît comme apocalyptique ? Ceux qui le peuvent, répond Jean-Claude Kaufmann, se créent des petites "bulles de bien-être" , une "maison des petits bonheurs".

Et les autres ? "Les peuples, nous a-t-il répondu, ont toujours une énergie, un optimisme et une créativité, qui leur permettent de trouvent des issues dans les pires situations. Simplement, il est bien difficile de les entrevoir aujourd’hui. Et je me sens très mal placé pour proposer des choses ; chacun son rôle. Mon livre est avant tout un cri d’alarme."

-> Identités, la bombe à retardement, Jean-Claude Kaufmann (Textuel, 8 euros)

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