"Notre intérêt bien compris est-il de maintenir les Roms dans une telle marginalité ?"

"Marche blanche" à Bobigny le 16 février après la mort d'une petite fille de 8 ans, Melissa, dans un incendie. (AFP/CITIZENSIDE/MICHEL STOUPAK)

Des familles roms attaquées à l'acide place de la République à Paris, des incendies, souvent d"origine inconnue, qui se multiplient dans les campements précaires ...

Un rapport de la Ligue des droits de l'Homme publié mi-janvier indique ainsi que "22 camps roms (abritant un total de 2.157 personnes) ont été touchés par des incendies en 2013, contre 11 (1.065 personnes) en 2012", souligne Le Journal du Dimanche.

Violences et événements dramatiques vécus par les Roms ont pourtant moins de retentissement médiatique et politique, en pleine campagne municipale, que les nuisances qu'ils sont supposés engendrer.

Et s'il était temps d'écouter d'autres voix ? Dans Roms & Riverains. Une politique municipale de la race, le sociologue Eric Fassin, les journalistes Carine Fouteau, Aurélie Windels, le militant Serge Guichard (membre fondateur de l'Association de Solidarité en Essonne avec les familles roumaines roms)  plaident pour qu'on rende enfin décentes les conditions de vie de ces Européens venus de Bulgarie et de Roumanie. Et donc libres de circuler en Union européenne, même s'ils fuient la misère.

Faut-il qu'ils retrouvent la même misère ici ?  Qu'"on les condamne à une vie radicalement différente de la nôtre, en les privant d’hygiène, d’école, de travail" pour expliquer ensuite qu'ils sont fondamentalement "différents" et ne sauraient s'intégrer ? Ou changer de politique? Entretien avec l’un des auteurs, le sociologue Eric Fassin.

L'expression "riverains", dites-vous, recouvre une construction médiatique et politique ?

Les Roms sont pris aujourd’hui dans une opposition rhétorique : les "bobos", nous dit-on, ont le luxe de jouer les belles âmes parce qu’ils sont éloignés de la réalité sociale ; au contraire, les  "riverains" seraient forcément exaspérés parce qu’ils sont sur le terrain.

Or ce discours populiste est démenti par l’enquête empirique : loin d’appartenir toujours aux classes populaires, les "anti-roms" peuvent être aussi des "bobos". Surtout, les "riverains" sont partagés : bien sûr, certains rejettent ces populations ; mais les associations de défense des Roms sont le plus souvent locales : ce sont aussi des voisins.

Vous parlez de choix politiques qui ne se présentent pas comme tels. Que voulez-vous dire ?

Pour faire de la politique avec la "question rom", on dit qu’on ne fait pas de politique ! On nous explique ainsi :  "l’État se contente de répondre à la demande des élus locaux". Et à l’approche des élections municipales, les maires rejettent la responsabilité de leurs décisions sur l’exaspération des riverains : "les élus se contentent de répondre à la demande de leurs électeurs !"

Or donner ou non accès à l’eau, inscrire les enfants à l’école et installer des toilettes sèches, ou refuser de le faire, ce sont des choix politiques. Ainsi, pourquoi des élus locaux choisissent-ils de ne pas ramasser les poubelles d'un bidonville, au risque d’exaspérer les riverains ? Pour dissuader les Roms de s’installer durablement.

Résultat : on reproche aux Roms leur manque d’hygiène. On les maintient dans des bidonvilles, en faisant obstacle à la scolarisation de leurs enfants, et après, on dit qu’ils ne s’intègrent pas.

A l'inverse, vous citez des actions positives d'intégration de familles roms dans certaines municipalités.

Oui, comme à Hellemmes dans le Nord, où le maire à  permis l'installation de cinq familles roms [voir ce visuel du Monde, Entre rejet et solidarité], ou bien encore à Indre en Loire-Atlantique [où le regard a changé sur les Roms, selon Libération] ou à Gardanne près de Marseille. Ces municipalités ont décidé d’accueillir volontairement, et dans des conditions décentes, quelques familles. C’est un pari politique fondé sur l’espoir qu’en prenant les électeurs par l’intelligence, et non par la peur, on peut être réélu : on verra bientôt ce qu’il en est !

On dira bien sûr : "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde." Mais les Roms dont on parle sont en France 15 à 20 000 seulement (pour 36 000 communes, et 65 millions d’habitants). Ce sont des Roumains et Bulgares récemment arrivés qui vivent dans des bidonvilles. Ce chiffre est stable : on est donc loin de l’invasion !

Néanmoins la mendicité, par exemple, peut gêner ou insupporter des gens, qui feront ensuite pression sur les élus. C'est une réalité, non ?

Des gens, oui, mais pas les gens. Et surtout, pourquoi cette mendicité ? Parce que le marché du travail reste très fermé aux Roms, même si, théoriquement, il s’ouvre à eux désormais. Ils sont donc condamnés à la mendicité, mais aussi au ramassage de la ferraille, et autres activités para-légales.

Il ne s’agit donc pas de nier qu’il y ait de la prostitution, des mafias, etc. – tous les maux qui accompagnent la misère. Mais la politique menée va-t-elle résoudre ces problèmes, ou les aggraver ? La question que devraient soulever les responsables est donc la suivante : notre intérêt bien compris est-il maintenir une population qui a vocation à rester en Europe dans une telle marginalité ?C’est vrai à court terme : nettoyer un bidonville coûte plus cher que de l’équiper. Et à long terme, vaut-il mieux scolariser ces enfants, ou les condamner à la mendicité ou au vol ?

La gauche au pouvoir s'inscrit dans la continuité de la droite de Nicolas Sarkozy ?

En août 2010, à l’époque du discours de Grenoble [sur la sécurité], la gauche s’oppose à la droite : même Manuel Valls dénonce Nicolas Sarkozy ! Or on voit que « l’été rom » de 2012 [où Manuel Valls, devenu ministre de l'Intérieur, justifie les évacuations des camps de Roms]  ressemble à s’y méprendre à celui de 2010. C’est d’ailleurs ce qui donne l’illusion qu’il ne s’agit pas d’une véritable politique : on peut croire que droite et gauche, en faisant la même chose, ne font que gérer une situation, et non mener une politique.

Il y a donc bien une continuité, sur ce sujet comme sur d’autres – en particulier économiques. Et ce n’est pas sans rapport.Pour une politique néolibérale, les Roms ne valent rien, ce sont des "vauriens". On les condamne à une vie invivable, dans des décharges ; c’est les traiter comme des déchets économiques : on les jette. Et en même temps, politiquement, on les rejette : c’est à cela qu’ils servent – ce sont des boucs-émissaires.

Vous estimez que la politique menée ne conduit à rien ?

On veut faire partir les Roms. Mais ils sont Européens ; on ne peut donc pas les expulser comme des Africains. D’où une politique qu’on peut appeler "auto-expulsion" : si on les traite suffisamment mal, ils finiront bien par partir d’eux-mêmes ! Il faut donc leur rendre la vie plus pénible en France que dans leur pays d’origine. On les condamne ainsi à une vie radicalement différente de la nôtre, en les privant d’hygiène, d’école, de travail. Ensuite, on constate qu’ils sont différents de nous, et l’on nous dit qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas s’intégrer ! Et cette différence qu’on leur a assignée finit par justifier de les traiter différemment… Bref, c’est un cercle vicieux.

 -> "Roms & riverains. Une politique municipale de la race" Eric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard et Aurélie Windels (La Fabrique, 13 euros)

Publié par Anne Brigaudeau / Catégories : Actu / Étiquettes : Roms

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