Droit d'asile : "Le chemin des morts", souvenir saisissant d'un ancien juge

Sur le droit d'asile dont il est tant question, à propos de Leonarda et sa famille expulsés au Kosovo, est paru cet automne un texte saisissant de François Sureau.

Enarque et aujourd'hui avocat, l'écrivain se souvient du début de sa carrière, au conseil d'Etat."Auditeur de 2ème classe", il fut affecté à la commission des recours des réfugiés (politiques). "A l'époque, écrit-il, c'était très artisanal. Il y avait deux ou trois mille demandes par an, quand aujourd'hui il y en plus de trente mille. La commission comportait trois sections, contre plus de cent aujourd'hui."

Le jeune magistrat fut nommé rapporteur du dossier Ibarrategui, "militant de la cause basque, mais plus encore de l'anti-franquisme". Une "sorte d'autorité morale" qui, une fois dans sa vie, a versé dans l'action violente : "il avait fait partie du commando qui a assassiné le commissaire Meliton Manzanas", "tortionnaire notoire". Ibarrategui - c'est une hypothèse- lui reprochait peut-être d'avoir assassiné une militante "à laquelle il tenait particulièrement".

Nous sommes en 1982 : depuis la mort du général Franco, en 1975, l'Espagne est considéré comme une démocratie. Comment, pourquoi accorder un statut de réfugié à un Espagnol s'il y a, désormais, un Etat de droit ?

Les assassinats de militants basques espagnols de l'ETA commis par des groupes para-militaires comme le GAL (Groupe anti-terroriste de libération) sont encore peu connus en France. Quand, à l'audience, Ibarrategui, "homme réservé et droit, inspirant une grande confiance", évoque leur existence, l'argument est balayé d'un revers de main.

"Le souvenir d'Ibarrategui ne m'a jamais laissé en repos."

La suite, Le Monde la raconte ici : "L'administration rejette la demande de Javier Ibarrategui, (...), ancien membre de l'ETA, qui réside en France depuis 1969 et reste menacé de mort dans son pays. Il y sera tué le 4 septembre 1983 par des groupuscules parallèles, et ce malgré "les promesses d'amnistie du gouvernement".

"Trente ans ont passé, écrit François Sureau, dont le livre est paru pour ce trentième anniversaire. J'ai mené ma vie d'homme. J'ai payé mon dû. Le souvenir d'Ibarrategui ne m'a jamais laissé en repos."

 L'auteur se souvient de tous les détails - dossier, timbre de voix, avis discordants- de cette affaire-là. Des "bruits médiévaux" de la rue de la Verrerie (Paris 4e), où se déroulait l'audience. De la "grosse femme méchante et péremptoire" qui servait d'assesseur désigné par le haut-commissariat des Nations-Unies. Et qui avait peut-être raison, cette fois-ci.

Le statut de réfugié refusé à Ibarrategui, se rappelle-t-il aussi, avait été accordé, ce jour là, à un autre "dont nous devions découvrir ensuite qu'il s'était déjà présenté trois fois à la commission sous des identités différentes. Il avait un beau talent d'acteur et revendait ensuite -à un prix abordable- le précieux papier à ses compatriotes".

François Sureau parle à la première personne d'un juge qui a tranché, non à la légère, mais dans le sens attendu. Il parle d'un remords, le sien. Cinquante pages percutantes, et un des textes les plus forts de la rentrée.

-> Le chemin des morts, François Sureau (Gallimard, 7,50 euros). Le titre fait allusion au chemin particulier qu'empruntent, au pays basque, les familles accompagnant au cimetière un de leurs proches défunt.

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