"Dans mes yeux" : Johnny raconté par Johnny, plus fielleux que nerveux

Bonnes feuilles dans L'Express, reprises assurées avec la (énième) tirade contre le fisc français surfant sur la vague Depardieu, sortie distillée de méchancetés contre d'anciennes gloires ("Claude François se tapait mes ex")...

Plan marketing impeccable, donc, pour la sortie à 100 000 exemplaires des mémoires de Johnny Hallyday, Dans mes yeux, jeudi 7 février. Deux cents pages où résonnent la parole du chanteur et le récit de sa vie, fluidifié par la romancière Amanda Sthers, bonne connaisseuse du show-biz pour avoir été l'épouse de Patrick Bruel.

Honnête, la rédactrice prévient dès l'avant-propos : "Ce livre n'est pas un recueil de faits, il ne s'agit pas de la pure vérité... Ce sont les souvenirs de Johnny, sa vie comme il s'en rappelle". Quelques nouvelles pépites récoltées après lecture intégrale des 200 pages en gros caractères :

Les femmes : "bonne mère", "hystérique", ou "classe dans la séparation"

"J'ai toujours su choisir de bonnes mères à mes enfants", écrit l'éternelle idole des jeunes, qui soufflera en juin ses 70 bougies. Aux trois femmes concernées, il consacre plusieurs pages, avec un sens variable du compliment. Sans surprise, la dernière est la plus choyée:

Sylvie Vartan (68 ans, mère de David):  "c'est Daniel Filipacchi qui m'a mis Sylvie Vartan dans les bras alors qu'ils étaient sur le point de s'en séparer. Ca a été ma chance. Elle m'a fait du bien cette fille." Bonne mère, bonne épouse, mais l'épilogue fatal avait été prédit par la presse populaire. "Le premier divorce c'est toujours compliqué, après on s'y fait".

Nathalie Baye (64 ans, mère de Laura) : "Je n'avais pas l'habitude de draguer des filles comme Nathalie, elle était à part. C'était une intello avec des copains qui avaient voté Mitterrand, mettaient des foulards et des pantalons en velours et allaient au festival d'Avignon".

Laeticia Hallyday (37 ans, mère de Jade et Joy) : "C'est tellement injuste ce qu'on a pu dire sur elle. Elle est tout sauf la description minable qu'on en a fait dans ces journaux qui salissent, qui médisent, qui prédisent ...Oui, elle est belle, oui, elle est bien habillée. C'est une jeune femme. Qu'attendez-vous d'elle ? C'est aussi une femme, dévouée, intelligente, aimante qui s'est investie pour l'Unicef, pour des causes. Qui vit pour les autres ...". Et pour lui d'abord, si l'on comprend bien.

Fermons le ban sur un hommage à la seconde épouse, Elisabeth Etienne, dite Babeth. "Une trop gentille fille dans le corps d'une femme fatale" avec une qualité rare : "La femme la plus classe dans la séparation".

Une seule, qui annonce vouloir l'attaquer en diffamation, est réellement étrillée : Adeline Blondieau, qualifiée d'"invivable" et "hystérique". "Un serpent" qui "le trompait avec tous les petits mecs de Saint-Tropez". Le plus impardonnable sans doute. On en oublierait presque qu'il l'a épousée deux fois (en France en 1990, divorce en 1992, remariage à Las Vegas en 1994 et séparation définitive en 1995).

 Les hommes (du show-biz et du cinéma): traîtres ou rivaux

Que Johnny ait été abusé par son entourage, envié par ses amis, parasité par des pique-assiette, la presse s'en est fait l'écho, mais ses mémoires n'apprendront rien sur les dessous glauques du show-biz.

Le rocker se contente de lister les trahisons. Celle de l'imprésario Johnny Stark, "premier grand traître" de son "entourage", celle de son producteur de spectacles Jean-Claude Camus, dont il s'est séparé en 2010, celle du paparazzi Daniel Angeli, son photographe attitré pendant quinze ans qui aurait pris la photo "dérobée" de trop.

Il griffe quelques ex-amis de la chanson française, qui ont déjà répliqué. Traité de "vieux con réac", Michel Sardou "s'en tape" et le fait savoir dans Le Figaro. La star tire aussi sur quelques morts, qui ne répondront plus.

En 1960, Johnny passe en première partie du spectacle de Raymond Devos à l'Alhambra. La salle se divise en deux, les pour et les contre. Et "Salvador qui, disons-le franchement était un vieux con, a crié : "Sortez-le ! Il est indigne de la chanson française". Une façon comme une autre de commémorer les cinq ans du décès de l'interprète du Jardin d'hiver, survenu le 13 février 2008.

Acharnement un brin incompréhensible, aussi, sur Claude François, dépeint en envieux ramassant les éplorées abandonnées par la star yé-yé : "C'était le circuit, tu savais que si tu sortais avec moi, tu pouvais ensuite te faire Cloclo." Droit de réponse au fan-club, à Claude François Junior... ou à Xavier Niel, qui a ramassé les droits du catalogue ? L'auteur d'Alexandrie Alexandra, lui, s'est tu il y a trente-cinq ans.

Et cette bassesse finale sur une légende du cinéma américain : "Un jour on me dit 'Johnny, tourne-toi que je te présente Marlon Brando', et là, demi-tour : personne. J'ai dû baisser la tête, le mec devait faire un mètre soixante." Certes, la star obèse disparue en 2004 n'avait plus rien du sex-symbol rayonnant d'Un tramway nommé désir, mais franchement, quelle mouche a piqué notre vedette hexagonale si fondue, d'habitude, de culture américaine ?

Et, quand même, Brel, Hendrix, les Beatles ...

Comme le note justement Johnny (en France, "on me parle de tout, sauf de mon métier"), on allait oublier la musique. A tort, puisqu'il s'y fait enfin admiratif, entre hommage à Brel, qui lui "a donné envie de faire ce métier" ou à Elvis (comme modèle de voix).

Reste aussi cette image de Jimi Hendrix endormi avec sa guitare : "Jimi ne ramenait jamais de nana. Il dormait avec sa gratte. Un jour je lui ai dit que c'était un malade et il m'a répondu : "j'ai peur qu'elle prenne froid" et il l' a serrée encore plus fort. On s'est bien marrés".

Et de raconter le drame de sa vie, alors qu'il cherchait des musiciens pour l'accompagner : "Lee a dit qu'il avait trouvé les mecs qu'il me fallait, mais c'était trop tard. Un jour trop tard. Et ce jour a changé la face de la musique puisque ces cinq types, c'étaient les Beatles."

Conclusions d'outre-tombe pour celui qui a frôlé le pire en 2009, après une infection post-opératoire : "La musique m'a toujours sauvé". Avis aux fans : "La première fois que je suis mort, je n'ai pas aimé ça, alors je suis revenu". Qu'ils achètent le livre si ça leur chante (pas sûr qu'ils y apprennent grand chose, le meilleur, ou le pire, est déjà en ligne).

Vu le manque de souffle, de fond et souvent de rythme, malgré les efforts d'Amanda Sthers, que les autres s'abstiennent. En silence pour éviter un déchirant : "Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ?"

Dans mes yeux, de Johnny Hallyday et Amanda Sthers (Plon, 16,90 euros)

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