Calendrier scolaire : la montagne, ça vous gagne

(Crédit AFP)

L’annonce du calendrier scolaire triennal est toujours un moment délicat pour un ministre de l’EN, tant il concerne d’acteurs aux intérêts divergents. Celui annoncé cette semaine par la ministre se veut consensuel, mais, comme l’a noté le président de la première fédération de parents d’élèves, « à vouloir satisfaire tout le monde, on prend le risque de ne satisfaire personne." Sauf bien sûr la montagne, qui a accouché d’une souris bien complaisante.

Pas de révolution

Il n’a pas tort, le président de la FCPE, quand il dit que "ce calendrier n'est pas nouveau du tout. C'est le même depuis une décennie". On a raison aussi, du côté du syndicat majoritaire des instits, quand on déclare que "ce nouveau calendrier, c'est beaucoup de bruit pour peu de changements. Rien n'est véritablement nouveau, mis à part la banalisation du pont de l'Ascension." Manière pour les uns et les autres de dire la frilosité du ministère et la déception de ne pas voir de changement de fond dans l’organisation de l’année (zonage, vacances d’été, alternance 7/2…), et ce d’autant que le format annoncé se veut stable et pérenne.

Au fond, la vraie nouveauté se situe moins dans le temps que dans l’espace, puisque la réforme des régions entraîne une modification géographique du zonage, marginale certes mais c’est désormais aux montpelliérains de se coltiner les vacances avec les parisiens, à moins que ce ne soit l’inverse (on plaisante).

Des sucreries distribuées à tous

Le ministère souhaitait faire plaisir à tout le monde, sans doute garde-t-il son souffle pour d’autres combats (le collège, au hasard), alors il a donné des gages à tous.

Tout le monde, d’abord, se retrouvera d’accord sur le pont de l’Ascension : le seul pont fixe de l’année entraînait absurdement une grande disparité nationale puisque certaines académies le faisaient et d’autres non, certaines années et d’autres pas. Le voici désormais "banalisé". Profs, parents, professionnels du tourisme, on trouvera peu de monde pour se plaindre sur ce sujet : les premiers n’auront plus de classes tronquées le vendredi, les deuxièmes pourront partir librement (pour ceux qui le peuvent), au bénéfice des troisièmes.

Si les profs, eux, sont également gagnants sur d’autres aspects, ce n’est pas tant pour les nouveautés que pour ce qui leur est évité (ils doivent être contents que rien ne change, en somme) : d’une part, la rentrée n’aura plus lieu en août pour les élèves, ce qui recule d’autant la prérentrée des profs, mais il faut répéter que ce sont surtout ceux du secondaire qui grognaient via leurs vindicats syndicats. En primaire, nous sommes dans nos classes fin août, globalement ; d’autre part, les vacances d’été ne seront finalement pas raccourcies : au ministère, on déclare que « le cadre légal actuel (36 semaines de cours) est le bon ». Les profs pourront donc continuer à se faire insulter pour ce faramineux privilège estival.

Mais il ne faut pas chercher les grands gagnants du nouveau calendrier trop loin : le tourisme a obtenu à peu près tout ce qu’il voulait et même davantage, il faut dire que le ministre des Affaires étrangères en personne était monté au créneau. D’abord, le zonage n’est pas touché, alors que toute la communauté éducative (parents d’élèves, syndicats enseignants) s’était prononcée pour un passage de trois à deux zones de vacances, ce qui aurait mécaniquement équilibré l’alternance école / vacances (le tourisme est à l’origine du zonage, on ne va pas lui retirer son bébé comme ça !). Surtout, les vacances de printemps seront avancées d’une semaine, afin de satisfaire les stations de ski qui trouvaient que la neige manquait aux derniers jours des vacanciers printaniers.

L’école n’a qu’à aller se plaindre à Evelyne Dhéliat.

60% de l’année déséquilibré !

Je ne suis pas de ceux qui honnissent par principe l’industrie du tourisme et plus particulièrement celle du sport d’hiver (et de printemps, donc). Il est entendu qu’il faut penser une société de concert, que les données de l’économie sont incontournables, et il ne s’agit pas de faire fi de l’industrie touristique au nom du service public d’éducation, cela n’a pas de sens de penser les uns sans les autres et aucun prof n’a envie de se retrouver avec des classes d’enfants de chômeurs.

Mais il faut bien comprendre les conséquences de cette avancée d’une semaine des vacances de printemps : 60 % de l’année scolaire s’en trouve déséquilibré ! A partir de Noël, l’alternance vacances / école vole en éclats, certaines zones se retrouveront avec des périodes de 5 semaines de classe en janvier et 11 semaines pour finir l’année. Actuellement, ce déséquilibre existe déjà et, plutôt que de le corriger, le choix est fait de l’accentuer ! Certes, cela ne dérangera pas trop le secondaire, où les examens rythment la fin d’année et dépeuplent précocement collège et lycée. Mais en primaire on va sentir passer la pilule : faire classe fin juin avec les enfants crevés, c’est un bonheur. Au passage, on prévient les parents que ce ne sera pas mieux pour eux à la maison (s’ils veulent savoir ce qui les attend, lire cet avis d’un chronobiologiste).

Au ministère, on table sur les jours fériés de mai pour contrebalancer les 11 semaines de classe : c’est sans doute la plus grande sottise entendue dans cette affaire, tout instit sait que le mois de mai, en raison précisément des trous dans le calendrier, est un mois de déséquilibre, d’arythmie et paradoxalement de fatigue, car qui dit rythme dit régularité, donc mai et ses joues fériés ne sauraient en aucun cas compenser la longueur de la période, au contraire ils y contribuent.

Les rythmes scolaires, vous vous souvenez ?

Ces fameux rythmes scolaires, dont on pense que la réforme est aujourd’hui achevée alors même que seule une partie est mise en place. Il faut se rappeler le fameux rapport de l’Académie de médecine de 2010, qui insistait sur le fait que « seules des mesures coordonnées d’harmonisation des trois temps scolaires (journée, semaine, année) seront capables d’apporter une réponse satisfaisante ».

Il fallait évidemment revoir la semaine de 4 jours (cette hérésie darcosienne non concertée) en ajoutant une demi-journée (sauf que c’était le samedi que préconisait l’Académie, car « les performances mnésiques sont meilleures après un week-end de un jour et demi comparé à un week-end de deux jours »), mais il fallait aussi revoir l’année en assurant une alternance équilibrée de 7 semaines de classe et 2 semaines de vacances – et en passant de 36 à 38 semaines de classe, ah tiens. Si la première partie de la réforme s’est faite sans contrepartie sur le dos des instits à qui on a prélevé le mercredi, la deuxième ne se fera pas, il ne faut pas aller contre le tourisme, au contraire on va plutôt dans son sens en s’éloignant de l’esprit de la réforme, avec cette semaine de vacances avancée. Il faut être honnête, les instits sont également pris en compte ici, au ministère on a compris qu’amputer les vacances d’été de deux semaines les mettrait dans la rue pour de bon (« on est allé le plus loin possible dans ce que permet le consensus »). Il n’en reste pas moins qu’eux ont donné sans trop recevoir, s’agissant des rythmes, quand le tourisme reçoit, sans rien donner.

Les instits sont râleurs, rétifs au changement, ont une tendance victimaire et sont légèrement paranoïaques, d’accord (ils sont français, quoi). Mais il va être difficile sur ce coup-là de leur ôter l’impression que ce sont toujours les mêmes qui contribuent à l’effort collectif.

 

Nota : on relira avec intérêt un billet de janvier 2014, histoire de se rappeler comment le tourisme, appuyé par une soixantaine de parlementaires, UMP en tête, avait déjà obtenu satisfaction sur le calendrier scolaire dans des conditions similaires et au mépris de l’avis de la communauté éducative. On a hâte de savoir comment celle-ci (via le Conseil supérieur de l'éducation) va se positionner le 10 avril sur le projet ministériel, et de vérifier comme ça ne servira à rien.

 Et pour se détendre, un petit détour vers le "gorafi de l'éducation", EdukActu, qui nous explique qu'on va vers "des dates variables en fonction de l'enneigement". 

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