Pourquoi je ne ferai pas grève le 14 contre la réforme des rythmes scolaires

Vincent Peillon a intérêt à bien profiter du weekend du 11 novembre. Juste après, plusieurs grèves et manifestations auront lieu autour de l’école, principalement dirigées contre les nouveaux rythmes scolaires : mardi 12, des agents territoriaux ; mercredi 13, des associations de parents d’élèves ; jeudi 14, les instits. Ce devrait être très suivi, malgré la cacophonie syndicale, car beaucoup sont remontés. Personnellement, j’ai décidé de ne pas faire grève. Pas cette fois-ci. Voici mes raisons.

Parce que cette grève est trop politisée

C’est le lot de toute grève d’être instrumentalisée, récupérée, politisée. Mais celle-ci promet, au regard des dernières semaines, de l’être particulièrement.

L’UMP en ordre de marche pour les municipales

On a dit ici-même ce qu’on pensait de l’arrivée de l’UMP, il y a quelques semaines, dans le « débat » autour des rythmes scolaires. Voilà un parti qui ne s’est pour ainsi dire pas exprimé sur les questions d’éducation depuis 18 mois (on s’en fout un peu de l’éducation, faut dire, à l’UMP), qui est à l’origine même du bazar généré par la réforme actuelle, et qui a soudainement pris conscience du levier formidable que constitue la grogne observée sur le terrain. Les rythmes scolaires sont un sujet éminemment municipal, puisque les communes sont décisionnaires et financent en partie la réforme. Une aubaine en vue des Municipales de 2014 : voilà typiquement le genre de thème, très ancré localement, qui peut faire basculer une circonscription… Les antennes locales de l’UMP sont donc très actives ces derniers temps, ça se sent sur le terrain. Le parti a fait imprimer un million de tracts portant sur les rythmes et, à l’Assemblée, le groupe UMP a fait une proposition de Loi donnant plus de pouvoir aux mairies tout en les exonérant des frais engendrés.

C’est de bonne guerre, me dit-on, et la gauche aurait fait pareil. Certainement, sauf que moi je m’en fous, je veux qu’on parle d’école, d’éducation, d’enseignement, d’apprentissages et de conditions d’apprentissages, de réformes à mener et de la manière de les mener (car il FAUT réformer les rythmes !). Et la stratégie de l’UMP, limpide, se limite à capitaliser sur la grogne, pas à construire une alternative.

Embusquées, les idéologies du printemps…

Au-delà de la politique, il y a les idéologies. J’ai été très frappé de découvrir devant les portes de mon école ces deux affiches :

rythmesgender-2

Mis sur un même niveau, deux sujets n’ayant rien à voir, pris dans l’amalgame idéologique le plus douteux… Il faudra m’expliquer sérieusement ce que les rythmes scolaires, qui relèvent de la politique publique d’éducation, et la notion de gender (session de rattrapage ici), peuvent bien avoir de commun ! La réponse se trouve dans la signature de ces tracts, clairement assumée : c’est le « printemps français », collectif formé à l’occasion des manifs contre le mariage pour tous, qui est l’auteur de ce rapprochement. On sent bien que les rythmes scolaires ne sont ici présents qu’en tant que vecteur d’une idéologie qui se veut bien plus vaste, ultraréactionnaire et très orientée politiquement. (Afin de mieux comprendre comment le « printemps français » voit l’école et les enseignants, je vous recommande chaudement cette BD). Le « printemps français » milite activement sur le terrain pour des manifestations d’ampleur contre les rythmes, avec l’espoir que tout ceci débouchera sur l’arrivée d’un personnel politique plus en phase avec les… valeurs revendiquées.

Des enjeux politiques, même pas éducatifs

On va me rétorquer qu’au fond, c’est idéologie contre idéologie. Sauf que moi, je m’en fous des idéologies ! Je pense à mon école, à mes élèves, à leur réussite, à mon métier, à mon quotidien ! Ce n’est pas le cas de ceux qui jouent en coulisse leur propre partition en se contrefoutant royalement des questions d’éducation.

Il faut être clair : les enjeux de cette grève seront essentiellement politiques, pas ou très peu éducatifs. La question n’est pas tant de savoir ce qu’elle va changer concrètement concernant la mise en place des nouveaux rythmes, mais à quel point le ministre et le pouvoir en place seront fragilisés et de quelle manière les élus locaux vont se positionner en vue des prochaines municipales. Ces enjeux ne me concernent pas.

On me rétorquera que ce qui compte, c’est la motivation première de chacun, les raisons qu’il a de faire grève, que la politisation de la grève ne doit pas empêcher ceux qui sont en première ligne de s’exprimer, au contraire, il faut qu’ils occupent la place, etc… Je sais bien. Mais la seule pensée de voir, au JT de 20 heures le 14 au soir, des individus sans scrupule tirer profit de ma participation à la grève à leurs fins politiciennes et personnelles, sans aborder les questions de fond, me donne des boutons.

Cette grève, je l’ai déjà faite

C’était le 22 janvier 2013, les instits parisiens faisaient très massivement grève : près de 80% de grévistes ! A l’époque, Paris faisait partie des rares communes (1 sur 5) ayant opté pour la mise en place des rythmes dès la rentrée 2014 et ses enseignants avaient essayé de dire leur inquiétude, leur désapprobation, voire leur opposition à la réforme. Je me souviens que cette grève, une vraie grève d’instits pour le coup, peu politisée, avait été menée contre le reste du monde ou presque. Les raisons et arguments du mécontentement avaient été exposés, mais n’avaient jamais rencontré d’interlocuteur : personne n’avait écouté ce qu’ils avaient à dire, les instits parisiens avaient été accusés d’égoïsme, de "corporatisme étriqué lamentable", de que sais-je encore, et la totalité des médias, y compris les plus modérés, avait sorti le vitriol dans une belle unanimité pour condamner le mouvement avec des mots d’une rare violence – faut-il (re)lire cet édito du Monde, courageusement non signé et devenu culte ?..., ou peut-être (re)lire à la place cette réaction d’écoeurement au lendemain de la grève.

Le pire, peut-être, est que nombre d’arguments énoncés, de problèmes évoqués, d’inquiétudes esquissées en janvier dernier se sont, dix mois plus tard, transformés en une réalité dont la plupart des observateurs ont rendu compte ces dernières semaines – y compris une bonne partie de ces mêmes médias qui relaient aujourd’hui ce qu’ils n’ont pas voulu entendre hier.

Alors pourquoi ferais-je cette grève, moi qui l’ai déjà faite et qui ai ramassé des coups de bâtons pour ma bonne peine ? Pourquoi ferais-je cette grève, moi qui ai donné 80 € de mon salaire il y a 10 mois pour dire que cette réforme des rythmes scolaires n’était pas la bonne, pas comme ça, pas dans ce timing, pas de cette manière, pas dans ce contexte économique, pas avant d’autres chantiers, et qui ai vu en retour le ban et l’arrière-ban me tomber sur le coin de la tronche ? Désolé les gars, ce sera sans moi. Cette grève-là, je l’ai faite : j’en garde un mauvais souvenir, comme une amertume collée au palais.

Mais libre à d’autres de la faire. En janvier, seuls les instits parisiens avaient fait grève parce que seuls ils le pouvaient. Les syndicats des autres académies s’étaient empressés de ne rien faire, de ne pas poser de préavis (et eux aussi d’enfoncer les parisiens), au grand dam de nombreux instits qui auraient volontiers participé partout en France. 10 mois plus tard, c’est désormais possible, et l’attente n’a pas calmé les ardeurs, au contraire…

 

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