Sous le tapis de Chatel

Vincent Peillon et Luc Chatel lors de la passation de pouvoir


Vincent Peillon avait annoncé la couleur en début de semaine : une série de 17 rapports des Inspections Générales sur l’éducation, dont la parution était bloquée depuis des mois, a été mise en ligne vendredi 25 mai sur le site du ministère. Ces rapports ne concernent que l’année 2011, et le ministère a d’ores et déjà annoncé que d’autres rapports antérieurs inédits seraient prochainement portés à la connaissance du public.

Cette parution multiple, ainsi que les premiers éléments d’informations issus de certaines études dévoilées, éclairent la méthode et le bilan de Luc Chatel et le quinquennat éducatif de Nicolas Sarkozy.

 

Dissimulations et rétention d’information

Ces derniers mois, de nombreuses voix s’étaient élevées dans le landerneau pour demander où donc étaient passés ces rapports et études aujourd’hui révélées. Le ministère Chatel faisait la sourde oreille, sortant de son chapeau des études menées par ses propres services. Les plus remontés étaient les statisticiens de la Direction de l’Evaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP), délestés d’un certain nombre d’études au bénéfice d’un service interne au ministère de l’EN, la DGESCO. Cela avait débouché sur la création en avril dernier d’un site de fact-checking spécialisé dans l’éducation : "Les déchiffreurs".

D’autres organisme et associations ont réclamé la parution de rapports ces derniers mois : en juin 2011, l’Association des Maires Ruraux de France avaient vainement demandé de consulter le rapport sur le numérique rural ; en novembre 2011, le collectif Interstat (syndicats des services statistiques des ministères) et la fédération de parents d'élèves FCPE avaient saisi la Haute autorité de la statistique publique afin de forcer le ministère à publier lesdits rapports. En pure perte.

Cette stratégie d’opacité (2 rapports des Inspections Générales rendus publics en 2010, contre 23 en 2006), voulue par Darcos, maintenue par Chatel, n’avait rien pu contre la parution de rapports très critiques venus du Haut Conseil de l’Education, de la Cour des Comptes, de l’OCDE ou autre… Fin 2011, le Monde publiait un article dénonçant le manque de transparence du ministère, accentuant le sentiment de désinformation qui aura traversé les années Darcos / Chatel.

 

Déni de réalité, déni de démocratie

La raison pour laquelle le ministère Chatel a discrètement remisé sous le tapis les études et les rapports semble claire : certains allaient à contre courant (pas toutes, mais il est plus habile de bloquer toutes les parutions plutôt que les seules gênantes) de la politique menée par le gouvernement, et auraient pu paraître aux yeux du public comme la preuve que la politique menée l’était en dépit du bon sens. Mais, si on sait qu’on mène une mauvaise politique, pourquoi donc poursuivre, me direz-vous ? Tout simplement parce que le seul et unique cap en matière d’éducation a été pendant 5 ans la RGPP, c’est-à-dire l’obsessionnel non remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Pour pouvoir justifier les coupes dans les effectifs de l’EN, il fallait pouvoir clamer haut et fort qu’il y avait trop de profs, que la réforme de la formation était bonne, etc., et si un rapport disait le contraire, il était opportun qu’il finisse sous le tapis.

On voit comme la méthode relève à la fois du déni de réalité – sur le terrain, de nombreux indicateurs étaient passé au rouge – et du déni de démocratie – on parle tout de même ici de dissimulation de données invalidant des pans entiers d’action ministérielle.

Le pire est sans doute que Chatel connaissait les études, il savait que certaines allaient à contresens de son action, mais il a continué sa politique.

 

Un bilan emporté par la houle

Parmi les 17 études, pas toutes passionnantes, ni également rigoureuses, certaines portent sur des sujets majeurs et viennent confirmer ce que les professionnels de l’éducation, sur le terrain, dans leur pratique, ont constaté et dénoncé ces dernières années.

La maternelle : Darcos (les couches…) puis Chatel n’ont eu de cesse de dévaloriser la maternelle, avec dans les malles l’alternative des "jardins d’éveil" moins coûteux parce qu’ils permettraient de supprimer des postes et de la qualification. Le rapport sur la maternelle, qui s’inspire entre autres du travail fait en Suède, tend au contraire à valoriser la maternelle et à renforcer son statut d’école à part entière. Le rapport montre notamment que l’école maternelle a un effet bénéfique pour les enfants défavorisés. Enfin il pointe le besoin urgent d’une formation spécifique aux profs de maternelle…

Le remplacement des enseignants : le ministre a souvent pointé à des fins de dénigrement l’absentéisme des profs, et, pour justifier les suppressions de postes, le nombre d’enseignants qui ne sont pas devant les classes. Le rapport sur le remplacement vient remettre les pendules à l’heure. Il explique notamment que "l’importance du taux de féminisation croissant caractérise le volume des absences" en primaire et insiste sur "l’impact des congés maternité" sur les chiffres de l’absentéisme des instits. Le rapport critique aussi les modes de calcul de la DGESCO et la gestion des remplaçants, et pointe la pénurie : l’enseignement public est « confronté à une insuffisance des viviers des professeurs remplaçants que, pour le moment, ni le recours à Pôle emploi, ni l'appel à de jeunes retraités ne permettent de compenser ». Suppression des corps de remplaçants, externalisation du recrutement via Pôle Emploi, conséquence directe de la politique Chatel fondée sur la RGPP.

Programme Clair d’éducation prioritaire : le rapport, qui croit pourtant dur comme fer au programme Clair voulu par Darcos et poursuivi par Chatel, en dresse un bilan très mitigé, mais n’est jamais paru. Ce rapport était censé évaluer la mise en œuvre du programme et servir de base pour en corriger les carences et difficultés. Le ministre Chatel n’en a pas tenu compte : il avait de toute façon décidé de l’extension du programme devenu Eclair. Peu importait les conclusions du rapport d’observation.

Les internats d’excellence, présentés comme une révolution par le candidat Sarkozy, décrits comme une des grandes réussites du quinquennat et appelés à servir de référence : le rapport de suivi de mise en œuvre qui vient de paraître pointe le coût très élevé de ces internats : jusqu’à 10 000 euros par an et par élève à Sourdun, hors masse salariale. Ils sont donc condamnés à rester à la marge et ne peuvent en aucun servir d’étalon ou de méthode à grande échelle. Pire, la question de leur pérennité est posée : « ils ont bénéficié grâce au grand emprunt de "moyens exceptionnels" qui, par nature, ne sont pas renouvelables ».

Le développement des filières professionnelles a été un grand chantier du quinquennat. On se souvient même que le candidat Sarkozy voulait mettre fin au collège unique en proposant très tôt (4ème) une voie de professionnalisation. Le rapport de suivi de la rénovation de la voie professionnelle ne cache pas une certaine perplexité, pointant notamment le problème du taux d’abandon en classe de 2nde : « Quant à la réforme du bac pro (passé de quatre à trois ans), elle va bien permettre à plus d'élèves de devenir bacheliers, mais "un peu plus d'un jeune sur cinq ne passe pas en première", une "hausse des sorties" qui "constitue une alerte sur le fonctionnement de la seconde professionnelle ».

 

Peillon, attention au boomerang

En sortant les rapports, le nouveau ministre revêt le costume du super démocrate défendant la vérité et la patrie. C’est à son honneur même s’il ne fait là que mettre en œuvre la promesse de transparence faite par François Hollande.

Mais Peillon va devoir, du coup, jouer le jeu de la transparence totale et devra désormais mener son action à la lumière des rapports à venir, constats et recommandations inclus. Les rapports parus hier ne font d’ailleurs pas que discréditer la politique de Chatel, ils proposent des pistes qui ne sont pas forcément celles retenues par le ministre Peillon.

A la question : « Que faire d’un rapport qui contrarie vos projets ? », Chatel avait répondu : « Et hop, sous le tapis ». Que répondra Peillon ?

 

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