Quand la radio prend le temps de raconter le métier d’instit’ (2) : le métier en questions


Le reportage radiophonique est très certainement le dernier endroit de l’audiovisuel qui prend le temps : de raconter des individus, des histoires, des itinéraires, de les rencontrer, pleinement, et de les écouter vraiment.

Il y a quelques temps dans l’excellente case « Sur les docks », France Culture nous donnait à écouter deux magnifiques documentaires. Le premier porte sur l’école maternelle, on en a parlé samedi.

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Le deuxième document, remarquable, intitulé « Instit à tâtons – Professeur des écoles : le métier en questions » (oui c’est un peu long mais tout y est), est l’œuvre d’Anne-Charlotte Sinet-Pasquier. L’auteur, à trente ans passés, reprend le chemin des écoliers et devient « maîtresse ». « J’ai découvert l’exaltation mêlée de panique de mener sa classe et d’y arriver et puis l’angoisse de ne pas y arriver. La solitude, la fatigue, le désarroi et souvent le doute ».

Partie à la rencontre d’instits de toutes les générations, elle se penche sur son métier, sur ces « bons maîtres » qu’elle a en modèle. Ses entretiens finement menés et ses plongées dans la classe (excellente mise en son) nous portent au cœur du métier d’enseignant, comme la télévision n’y parvient plus depuis belle lurette…

Le casting est impeccable : les instits qu’elle rencontre ont tous en eux cette flamme, ce feu sacré qu’ils tentent de préserver des multiples vents contraires, et leur regard plein de recul offre de passionnantes réflexions sur un métier devenu complexe à vivre au quotidien.

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La totalité du reportage est à écouter sine die ici, voici quelques passages qui m’ont interpellé plus particulièrement.

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« Qu’est-ce qui a changé dans ce métier ? » demande Anne-Charlotte Sinet-Pasquier à Roland Goigoux, un ancien instit devenu formateur à l’IUFM. Celui-ci se fait alors le porte-parole des instits qu’il rencontre : « Ce qui a changé d’abord c’est le public. Un public plus complexe à gérer et des écarts qui se creusent. Les maîtres décrivent un public de plus en plus hétérogène, avec ce sentiment d’un nombre croissant d’élèves en assez grande difficulté, chose que les maîtres réfèrent aux conditions de vie de leur famille, très largement. De l’autre côté, une pression de plus en plus forte qui s’exerce sur eux, enseignants. Une pression de l’institution qui a des exigences toujours plus fortes à leur égard, sans leur donner les moyens de la responsabilité nouvelle et accrue qui leur est attribuée. Le temps court du politique qui gère leur métier et le temps long des évolutions de la profession ne coïncident pas. D’où le sentiment d’être ballotté par des modes, par une communication politique. Il y a une interrogation permanente : mais au fond, qu’est-ce qu’on attend de nous ? ».

Un peu plus loin, un instit de 53 ans explique pourquoi il pense arrêter ce métier : « Il me semble qu’on me demandait de former un adulte autonome, un citoyen, capable de porter un regard critique sur ce qui l’entoure. De manière subreptice, les choses ont changé : ce qu’on nous demande à l’heure actuelle c’est de former de futurs travailleurs par empilement de compétences. Ce qui me choque le plus c’est que ce changement de paradigme n’a été nulle part débattu. Nulle part ne se pose la question du sens. On n’interroge pas les missions de l’école, et donc de l’enseignant ».

Autre moment intéressant : lorsque trois collègues abordent la question des rythmes scolaires par le biais du contenu et de la pédagogique (j’ai déjà dit ici à quel point c’est par ce biais qu’il faut penser les choses).

« Aujourd’hui les journées de classe sont longues, sur quatre jours seulement, avec des programmes conséquents. On est obligé de gaver les enfants. Ils n’ont plus le temps de respirer entre deux activités parce qu’il faut avancer, toujours. On a tendance à une fragmentation des activités qui sont juxtaposées plus qu’elles sont liées. Les enseignants essaient de trouver des « trucs »  pour pouvoir caser un maximum de choses dans une journée, à la fin les enfants sont très fatigués, ne suivent plus. Il faut ruser, être dans une sur-stimulation permanente pour maintenir l’attention ».

Un instit raconte alors : « Je fais une séance de littérature, on vient de lire un album passionnant, assez ouvert, avec une fin qu’on peut interpréter de multiples façons. Alors je pose la question aux élèves : qu’est-ce que vous avez compris, comment interprétez-vous cette histoire, qu’est-ce qui arrive au personnage principal ? On se pose la question quelques minutes et on leur dit soudain « maintenant c’est terminé, parce qu’il faut vite qu’on passe à l’activité de mathématiques, c’est l’heure ! ». Alors que c’est justement à ce moment-là, où le silence va se faire dans la classe, où les élèves vont se poser la question de savoir comment l’autre qui est à côté de moi a compris ce texte, que va se faire l’expérience de l’altérité, que va se décanter tout ça. Avec nos programmation extrêmement serrées, ce sont des choses qui n’arrivent plus dans les classes ».

Enfin cet autre moment intéressant, quand est abordée la question de la fatigue du professeur. « Ce qui fatigue c’est le sentiment d’en avoir jamais fini, de ne pas avoir assez travaillé, par exemple. C’est un épuisement d’un investissement affectif aussi, on ne peut faire ce métier sans être en empathie avec les élèves. Il y a des jours où je suis épuisé de donner. La fatigue vient aussi de cette perception des fonctionnaires toujours fatigués, toujours en grève, toujours malades, alors que globalement, très massivement, les gens bossent, et bossent beaucoup. Ce regard de la société est blessant ».

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Ce sont 55 minutes de confidences passionnées, de regards acérés, de propositions lumineuses, de questionnements féconds, mais aussi de doutes, de mea culpa et de désarroi profond.

Notre métier, quoi.

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