Soirée électorale : de l'analyse du rituel au plaidoyer pour en finir avec la communication

(MAXPPP)

19h50. Les régies des plateaux des chaînes d'information fourmillent. Les infographies sont faites. Les jeux aussi. Le parti de Marine Le Pen ne remporte aucune élection. Soulagement dans les staffs des partis politiques qui disposaient déjà des premiers résultats depuis 19h30. La soirée électorale peut se dérouler. Comme un ballet codifié. Tous se félicitent de la mobilisation des électeurs pour faire barrage au Front National. Certains expliquent comme on l'entend depuis vingt ans que la classe politique doit se renouveler. Les mêmes déclarations peut-être plus appuyées dimanche soir, mais les mêmes rengaines. Pas un mot sur les régions, pas un mot sur les solutions. Pas un mot -ou presque- pour les chômeurs, les précaires. Rien sur les jeunes en difficultés. Déconnexion des élites, j'écris ton nom.

Les soirées électorales, des origines sacrées de la genèse de la République...

« Toute soirée électorale à la télévision relève du rituel et s’ordonne comme tel» explique Richard Godin dans son ouvrage "Le rituel de la soirée électorale télévisée" paru dans "Les dossiers de l’Audiovisuel" (2002). Comme placée hors du temps, cette soirée si particulière emprunte à la religion ses codes et habitus au point de faire disparaître la politique. Son but n'est autre que de culminer au ralliement de tous les citoyens et à l’intronisation des nouveaux détenteurs du pouvoir. « La soirée électorale constitue dans cette optique, un catalyseur de l’ordre démocratique et de sa continuité dans le temps, un lieu de ralliement symbolique d’où émane la prise de pouvoir », selon Richard Godin. L'espace d'un direct, les trois temps de la politique à la télévision, soit la trilogie passé, présent et futur, sont réunis lors de cette soirée qui emprunte une dramaturgie propre au rituel. Augures, incantations, révélations, déclarations, rien ne manque. D’une temporalité profane, nous passons à une temporalité sacrée qui fait elle-même écho aux origines sacralisées de la genèse de la République. Le mythe serait ainsi réactivé. « La soirée électorale à la télévision, c’est le cycle de l’éternel retour qui règle la vie sociale, par le choix populaire d’un héros qui jugulera la menace. L’élection renvoie donc aux origines de la République. Les symboles en ce sens abondent dans le rituel de la soirée électorale. Les rappels historiques fréquents, comme les comparaisons statistiques, les anecdotes ou encore la mémoire politique, servent à la reconnaissance originelle. […] Le cadre télévisuel devient ici une vitrine dans laquelle défile le patrimoine politique français", selon Richard Godin. En d'autre terme la soirée électorale est censée définir clairement la transition entre un ordre ancien aboli et un ordre nouveau qui va être érigé. Enfin, théoriquement.

... au plaidoyer pour en finir avec cette communication à la papa

Depuis la nuit des temps, lors des soirées électorales, nous avons le droit aux mêmes éléments de langage des politiques de gauche comme de droite sur les "leçons tirées". Mais les élections passées, exit le changement. Cette fois, les politiques ont bien perçu la menace et sentent le pouvoir leur glisser des mains."Ce soir, nul ne peut dire qu’il a gagné ; nul ne peut se prévaloir de ce résultat. Car cela fait 30 ans -30 ans !- que l’ensemble de la classe politique, dont je fais partie, explique qu’elle a reçu le message, qu’elle a tout compris, que plus rien ne sera comme avant… Et pourtant, qu’a-t-elle fait ?!?" a déclaré Xavier Bertrand, qui a vu de très près la mort politique dimanche et ne s'attendait pas à ce score si important. Qu'on ne s'y trompe pas, les Français sont totalement désabusés. S'ils ont fait rempart contre le FN, il ne se sont absolument pas prononcés pour la politique menée par les partis. Car ce que les politiques oublient, c’est que leur temps est compté. Pour l’opinion publique ils n’existent déjà plus. La langue des politiques s'est tue. Vidée de son sens, elle ne dit plus rien. Et les politiques semblent s'en rendre compte seulement aujourd'hui, après des années d'inaction. "A celles et ceux qui ont choisi de faire barrage à l'extrême droite, mais aussi à celles et ceux qui n'ont pas voté – car ils n'y croient plus – nous devons apporter la preuve que la politique ne reprend pas comme avant. Montrer que nous sommes capables, en particulier à gauche, de redonner envie de voter «pour», plutôt que de voter uniquement « contre »"  a expliqué Manuel Valls. Il est enfin temps de prendre la mesure de la déconnexion des élites. Derrière le cliquetis régulier des touches de clavier, derrière chaque écran de télévision allumé, bruisse une révolution silencieuse. Sans visage, ni leader emblématique, elle fait pourtant vaciller le pouvoir en place incapable de réaliser la puissance de la lame de fond qui est sur le point de l’emporter. Gouvernants, syndicats et intellectuels, voire les médias eux-mêmes sont dépassés. A force de pétitions en ligne et autres débats sur des plateformes participatives, les citoyens bâtissent la société de demain, loin des lourds fauteuils en velours pourpre de l’Assemblée. Car nous en sommes là. Deux mondes parallèles qui s'ignorent. L'un n'attendant plus rien de l'autre. L'autre incapable de se remettre en question et déjà en proie aux basses querelles politiciennes. La révolte gronde.

Les plus de 6,8 millions de voix obtenues par le FN en sont l'exemple patent. Il ne s'agit plus d'un vote protestataire, mais bien d'un vote d'adhésion, délibéré, volontaire, réitéré, pour faire littéralement sauter le système en place. Pour faire voler en éclat cette caste politique qui ne s'adresse plus aux Français. Un vote dangereux qui ne pourra être endigué qu'à force de mesures en faveur des plus démunis, des Français les plus précaires, qui se battent simplement pour vivre décemment. Comme l'écrivait Jim Morrison : "il ne peut y avoir de révolution à grande échelle sans révolution personnelle à une échelle individuelle". Peut-être, j'écris bien peut-être, les politiques auront compris cette fois que la colère est grande et qu'il est temps de bousculer les codes pour revenir aux fondements même de la démocratie. « Il y a l'univers du connu et l'univers de l'inconnu. Entre les deux il y a the Doors » expliquait le chanteur. Nous en sommes là. Entre deux mondes, l’ancien et le nouveau, le vieux et le neuf. Quand les politiques joueront-ils pleinement le jeu de la démocratie participative ? Soyons iconoclastes, la politique est morte, hackons la politique.

Anne-Claire Ruel

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