Quand la Révolution chantait

Photo Sham Press

L'article qui suit a été écrit par Joan Teter et publié par l'hebdomadaire Souriatna, (n°201 du 26 juillet 2015). L'auteur tente d'expliquer ce qu'il est advenu des chants révolutionnaires qui ont marqué les premiers temps du soulèvement mais qui auront vite fait de provoquer la colère du régime et sa vengeance contre les voix syriennes, dont Ibrahim Qachuch, assassiné en juillet 2011. D'autres chanteurs phares de la révolte, comme Samih Chuqayr, continuent de faire le tour du monde, en scandant les mêmes chants, souvent très simples, symboles des revendications populaires.

« Allez, dégage, Bachar ! ». Des mots menaçants, accompagnés de mélodies joyeuses, sans musique, ni instruments professionnels, et ni même distribution instrumentale précise pour la composition musicale. Des mots scandés au milieu de foules de manifestants emportés par la musique et les paroles. Et une petite Hyundai sur laquelle on a installé un haut-parleur rudimentaire. Voilà comment la chanson syrienne s’est métamorphosée depuis le début de la révolution à Daraa, surnommée aujourd’hui l’ensanglantée, pour s’identifier à la douleur des Syriens manifestant contre la répression et le despotisme. La chanson a donc transformé la révolution en une célébration artistique générale où s’entremêlent l’art, la chanson et le sang des fils du peuple en révolte.

Depuis que l’homme a chanté, le chant a constitué une sorte de recueil où s’inscrivent toutes les histoires, un recueil colossal rassemblant tout l’héritage conté. Le chant a toujours porté des histoires appartenant au patrimoine et représentant la plupart du temps une mémoire collective orale. Avec le développement du mouvement révolutionnaire en Syrie, la chanson est devenue l’alter ego du citoyen révolté, reflétant en soi l’image des masses de protestants. Peut-être représente-t-elle aujourd’hui l’autre mémoire de l’ensemble des Syriens et ce parce qu’elle comporte des mots exigeant des droits et résumant en général les raisons du mouvement et ses objectifs afin de les rendre compréhensibles pour les âmes humaines. Ainsi, des chansons révolutionnaires aux mots simples mais marquants, des chansons composées à la hâte pour être chantées lors des manifestations ont révélé des noms comme ceux d’Ibrâhim Qâchûch et d’Abdel Bâsit As-Sârût et d’autres encore devenus célèbres dans la plupart des régions syriennes en révolte. Ces deux noms surtout sont ceux de deux auteurs et interprètes qui ont tenté d’écrire et de chanter des paroles illustrant le degré d’injustice et les tueries pratiquées au quotidien. Ces paroles, accompagnées de mélodies populaires et répandues, sont devenues des chansons reprises par des millions de Syriens, même après que la révolution s’est enfoncée dans le bourbier des ambitions de politiciens et malgré le report des solutions et le prolongement des massacres. Ces chansons sont chantées en secret même par les « pro-régime », fredonnant leur admiration pour une musique ou peut-être pour des paroles simples qui font cependant office d’armes. C’est ce qui a poussé le régime syrien à se venger lâchement de la voix d’Ibrâhîm Qâchûch !

L’état de la chanson révolutionnaire a évolué avec la complication de la révolution syrienne. Les paroles et la musique qui étaient simples au départ ont été traitées et revues à travers une distribution instrumentale professionnelle, dépassant les limites de la guerre en cours pour atteindre une sorte de sommet sacro-saint de la chanson et de ses rites. La musique est ainsi arrivée à son état d’humanité le plus élevé dans son expression de la douleur du Syrien révolté, passant de la musique populaire à une musique symphonique comme ce que Mâlik Djandalî a apporté à la musique d’Ibrâhîm Qâchûch. Cette légende de la chanson révolutionnaire a réussi à provoquer les appareils sécuritaires syriens de façon marquante, mais il en a payé le prix fort.

Certains ont pu croire que l’ère du Cheikh Imâm[1] était une page de l’histoire, définitivement tournée. Or, les Syriens ont fait renaître ces temps, en toute simplicité et avec beaucoup de profondeur. De plus, avec l’existence d’une base sociale populaire, on garantit à toute forme d’art une évolution de ce dernier vers les plus hauts degrés de subtilité. C’est bien ce qui s’est produit dans le cadre de la chanson révolutionnaire syrienne qui ne fait plus qu’un avec les demandes du peuple et qui participe à les sacraliser en toute adéquation et liberté. On retrouve ici ce que faisait Cheikh Imâm par le passé lorsqu’il chantait les douleurs du peuple égyptien opprimé d’une voix douce accompagnée d’une musique pure. Cependant, le cas syrien est un cas qui diffère totalement des autres, car la chanson syrienne a été confrontée à une répression et une criminalité sans pareilles. En Syrie, en effet, on va jusqu’à arracher aux chanteurs leurs larynx pour les taire à jamais. Vaine monstruosité.

Samîh Chuqayr est l’un des premiers artistes à avoir franchi la porte de la chanson exprimant l’état révolutionnaire. Conforté par une base populaire très marquée par son art engagé, il fut suivi par une génération entière de jeunes révoltés.

 

 

Le mouvement de révolte syrien intégra alors tous les genres de musiques depuis le chant traditionnel populaire (mawwâl ou conte traditionnel chanté) et jusqu’au rap. Cette évolution battant son plein, des musiciens reconnus pour leur parcours artistique révolutionnaire abandonnent néanmoins leurs positions politiques soutenant la liberté des peuples, positions qu’ils exprimaient à travers la chanson et la musique. C’est le cas de Ziyâd Rahbânî vis-à-vis la révolution syrienne.

La révolution syrienne a créé des climats divers et dessiné de larges horizons permettant d’exprimer la blessure syrienne et de la montrer à l’autre. Climats et horizons nés dans des conditions d’oppression périlleuses. Mais malgré ces conditions difficiles, le Syrien révolté a réussi par la simplicité de sa musique et par sa richesse intellectuelle à se lancer dans cette voie à partir d’une base lui assurant le succès : la résistance. Résister à la répression, au meurtre, à l’exil forcé et à toutes formes d’injustice par la chanson, par les slogans s’échappant des blessures encore sanglantes. Chants et slogans se cristallisent ainsi peu à peu pour former un art indépendant, jaillissant d’une valeur intellectuelle révolutionnaire.

[1] Chanteur et compositeur révolutionnaire égyptien, très populaire entre les années 1960 et 1980.

 

Souriatna (Notre Syrie) est l'un des premiers hebdomadaires électroniques en Syrie. Créé en septembre 2011, ce projet collectif et totalement bénévole est né de l'urgence de créer des médias syriens alternatifs et indépendants afin de refléter le changement tant attendu depuis le début du soulèvement en mars de la même année. Souriatna est aujourd'hui dirigé et publié par un groupe de jeunes de Damas.

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