Billet retour pour Alep

Un jeune homme survit à une attaque au baril explosif, Alep, avril 2015. Photo Mahmoud Abdel Rahman

L'article qui suit a été publié par le site Good Morning Syria le 8 octobre 2015. Le jeune Mahmoud Abdel Rahman qui a pris part aux premières manifestations pacifiques en Syrie a été obligé de fuir son pays. Un jour, pourtant, un violent sentiment de culpabilité l'incite à changer d'avis et à revenir à sa ville natale, Alep, toujours soumise aux raids du régime syrien et aux barils explosifs. Le récit poignant d'un périple douloureux, d'une auto-critique lucide et de la peur d'un avenir incertain, en plein coeur du conflit.

Ce n'est pas tant la nostalgie pour mon pays qui m'a décidé à retourner à Alep. Ce n'est pas non plus ma foi en la Révolution, ni mon intention de poursuivre sur ce chemin. Il est vrai que j'avais marché sur la voie de la Révolution. Et puis, je me suis arrêté, n'ayant plus la force d'avancer.

Ce qui m'a poussé à revenir, c'est le massacre. Je ne voulais plus me sentir coupable envers les victimes. Le fait est que les images de Douma sont partout autour de moi. L'image d'un homme qui crie, qui semble avoir tout perdu, même l'espoir. Cet homme qui semble attendre qu'une force extraordinaire vienne le tirer de là, qu'on vienne le réveiller de ce cauchemar effrayant.

Au fond de moi, je ressens bien ce qu'il ressent. J'entends sa voix. Il me hurle à la figure: "Maudit sois-tu! Maudite soit l'humanité tout entière! Maudits soient les escaliers qui mènent à ta maison, si tu oublies ceux de ma maison, si tu ne songes pas à la sécurité de mes enfants. Maudit soit le dialogue rationnel auquel vous appelez au milieu de la folie des barils!"

J'essaie d'ignorer ses cris. J'essaie d'oublier ses reproches sur le chemin du poste-frontière entre la Turquie et la Syrie. Tout d'un coup, je revois le visage d'un enfant, un regard plein de douleur qui semble me dire: "Tout cela, c'est de ta faute. C'est à cause de toi que nous en sommes arrivés là, et pourtant, tu as fui vers un autre pays où tu vis en toute sécurité, où tu t'es trouvé mille et une excuses pour rester pour de bon. Tu te mens à toi-même! Tu essaies de te convaincre que les gens d'ici n'ont pas compris tes idées révolutionnaires, qu'ils ne t'ont pas soutenu dans ce grand projet que tu avais conçu pour la Syrie. Tu essaies de te convaincre que rien dans ton pays ne mérite de t'y faire rester. C'est pourtant au sein de ce pays que tu as allumé la flamme de la Révolution. C'est toi qui as allumé ce feu, et quand tout a commencé à brûler, tu t'es enfui. Tu t'attendais à quoi? A ce que l'on parsème ton chemin de roses? A cueillir la liberté de tes mains, sans prix à payer? Arrête donc de te mentir!", me dit l'enfant. "Tu n'es pas parti parce que tu avais perdu tout espoir de changement pour le pays, non. Tu n'as même pas essayé de le changer. C'est toi qui as changé. Tu t'es laissé emporter au gré du vent. Tu as fait exactement comme tous ceux que tu avais jadis critiqués. Tu ne tolères pas les différends. Tu méprises ceux à qui tu t'étais uni il y a quelques mois seulement. Tu utilises ces mêmes mots que tu trouvais autrefois offensants. A chaque fois que tu choisis un courant plutôt qu'un autre, tu crois avoir atteint la vérité absolue. Tu refuses de changer les modalités du dialogue, et tu t'attends pourtant à des résultats différents. Il n'y a que toi qui as changé, et ce, selon tes propres intérêts. Quant à nous, vivants ou morts, nous n'avons aucune importance pour toi et tes semblables".

Les mots résonnent encore: "toi et tes semblables!", comme si j'étais un simple objet, ou bien un être répugnant qui le fatigue, qui lui donne la migraine. Pour lui, nous sommes nombreux, mais nous sommes tous les mêmes au fond.

Et puis, c'est le premier homme qui hurle à nouveau: "Maudit sois-tu! Maudite soit l'humanité". Et moi, je répète après lui: "Maudite soit l'humanité". Mais je ne veux pas me maudire moi-même. Trop orgueilleux pour m'insulter moi-même. C'est que j'ai participé, moi, à ces belles manifestations pacifiques dont le monde est si fier. J'ai pris ma caméra et je suis allé filmer ceux qui portaient les armes. Voilà de quoi augmenter mon "capital révolutionnaire"! N'est-ce pas par de telles contributions qu'il devrait être mesuré? Voilà que je me compare à ceux qui ont fait les plus grandes révolutions de l'histoire, comme la Révolution française, par exemple. Voilà que je fais partie de cette toute petite élite qui, seule, comprend la réalité des choses.

Voilà que mes pensées narcissiques m'emportent au loin. Puis, soudain, je me réveille et j'entends à nouveau la voix: "Maudit sois-tu, toi, et toi seul". J'aimerais lui répondre: "Maudite soit l'humanité aussi!". J'essaie justement de prendre de la distance vis-à-vis de cette humanité en retournant à Alep. Il me prend parfois une folle envie de tout y bombarder, de tuer tout le monde, même les civils, de tuer tous ceux qui ont encore un doute sur la nécessité de cette révolution. La Révolution se doit d'être cruelle, elle ne peut être humaine ou compatissante. Un peu de cruauté ne peut pas nous faire de mal au milieu de cette boucherie qui dure depuis 4 ans. Tu ne pourras pas sortir de sous un baril explosif si tu crois en la bonté de l'humanité qui accepte de te voir mourir. C'est la réalité. Nous devons l'admettre.

Le bus s'est arrêté devant l'entrée du poste-frontière. Je m'en approche et je vois des familles épuisées sous les rayons du soleil brûlant. Ils attendent que le "seigneur magnanime" du poste-frontière se fasse un peu plus clément et les laisse passer vers l'enfer de la guerre syrienne, ou au contraire qu'un passeur les emmène de l'autre côté, après leur avoir pris tout ce qui était en leur possession.

Y avait-il quoi que ce soit que je puisse faire? N'étais-je pas aussi impuissant que cet homme qui hurlait au milieu des décombres, à Douma? Je regardais les enfants qui dormaient sur les valises. Je regardais les femmes épuisées. je regardais les hommes qui se sentaient incapables d'aider leurs propres familles. Tout ce que j'ai été capable de faire, c'était d'insulter tout le monde, de maudire le régime et la Révolution, de maudire Daech, ainsi que le gouvernement turc, le monde entier somme toute. "Qu'ils soient tous maudits! Et que je sois maudit, moi-même!"

Je reviens ensuite à ma petite personne, et je cherche un moyen de traverser la frontière. J'ai trouvé un passeur. Il me dit de ne parler à personne, de ne penser qu'à moi si je voulais vraiment réussir à passer.

J'ai réussi à passer. Pas par l'entrée principale bien sûr. Il a fallu escalader une haie, parfois ramper au contraire. Rien d'humain dans tout cela. Et puis, que savons-nous vraiment de l'humanité? Nez à nez avec un officier turc, il m'a fallu mentir. J'ai prétendu que j'étais malade et il m'a laissé passer, l'air de penser: "Que tu passes, ou que tu ne passes pas, qu'est-ce que cela va changer? Tu n'es personne. Tu n'es rien."

On s'assura ensuite que je n'étais pas un milicien pro-régime et puis on me laissa monter à bord d'un véhicule qui m'emmena à Alep. Tout le monde ici parle de la hausse des prix et notamment ceux des carburants et des transports. Et le chauffeur de renchérir: "Ce n'est pas humain ce qu'ils nous font". Je me dis: "Ces gens croient encore en l'humanité, en laquelle je ne crois plus. Ils sont habitués à ce lieu, chargé de l'ombre de la mort, tel une planète où l'on envoie les condamnés en exil, dans les films de science-fiction. Où les plus forts survivent. Où les plus faibles meurent.

J'arrive enfin chez moi. Ma mère m'accueille à bras ouverts. Je ne comprends pas son bonheur. C'est lorsque les fils fuient la mort que les mères devraient être heureuses. Je m'assois au milieu de ma famille, tel un étranger. Je ne ressens plus la moindre appartenance à cette ville. J'appartiens seulement à la mort qui me poursuit partout. Je vois en permanence ce baril qui tombe du ciel, qui me découpe en mille morceaux, moi et mes amis. Nos têtes s'envolent. Est-ce le baril qui me tuera? Ou des éclats d'obus? Aurai-je le temps d'entendre l'explosion?

Soudain, j'entends une roquette qui me fait sursauter, alors qu'un enfant qui se tient près de moi n'a pas l'air de s'en inquiéter. Mon frère éclate de rire: "C'est bon. Demain tu t'y habitueras." C'est peut-être cela le problème: j'ai perdu l'habitude de la guerre. Je dois me réhabituer à la peur, à la mort, à l'impuissance, à l'échec, à la rancune aussi. Je dois me convaincre que personne dans ce pays n'est capable de prendre une décision qui pourrait changer notre avenir. Nous devons nous laisser aller à l'inconnu, car c'est bien vers l'inconnu que nous avançons.

Good Morning Syria est un site d'information bilingue (anglais-arabe) qui couvre des sujets politiques et culturels et s'intéresse tout particulièrement au quotidien des Syriens de l'intérieur qui tentent de survivre au coeur du conflit armé qui déchire leur pays. Il a été créé en 2015 et se nourrit de reportages, d'entretiens et d'analyses grâce aux efforts soutenus d'un réseau de jeunes journalistes syriens. Le choix d'une publication bilingue part d'un effort collectif de la rédaction de Good Morning Syria visant à faire relayer l'information par les médias arabes et internationaux afin de faire entendre la voix des Syriens.

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