Fares qui vendait des fleurs et offrait de l'amour

Photo Chadi Abou Karam

L'article qui suit a été publié le 18 juillet 2015, par Rami al Achiq, poète, écrivain et journaliste syro-palestinien, sur le site freedomraise.net.

Le petit Fares, mort sous les frappes de l’aviation de la coalition à Hassaké, quelques jours avant la publication de cet article, avait fui la guerre à l'Est de la Syrie, pour vendre des fleurs à Beyrouth. La mort l'aura pourtant bien vite rattrapé. Son départ a marqué l'opinion libanaise et arabe.

 

Perdre quelqu’un, c’est comme mâcher une partie de tes entrailles, puis la cracher : tu n’es pas rassasié, et ton instinct de prédation ne s’arrête pas non plus aux limites du sentiment d’injustice ! Le fait de perdre, c’est maigre, c’est frêle face à la valeur de la Justice et sa mesure des choses – quelle que soit le poids de ton malheur et la profondeur de tes lamentations. La perte est frêle, parce qu’elle est un sentiment privé, limité à celui qui ressent de la langueur envers celui qui est absent ou qui a été rendu absent. La perte est maigre face au caractère global de l’absence et à sa Justice. Personne n’est plus puissant que l’absence et, d’ailleurs, nous ne connaissons rien de l’absence. Seuls les absents la connaissent. Nous, nous n’en connaissons que l’effet. Nous perdons et nous ressentons un manque envers ceux qui s’absentent ou que l’on a rendus absents. Mais qui donc a perdu Fares aujourd’hui ? Et qui peut ressentir un manque envers lui ?

Fares avait fui la mort pour la retrouver… Il a fui la mort pour des raisons que nous connaissons, mais nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles il l’a retrouvée. C’est du haut de ses six printemps qu’il avait décidé d’offrir aux belles des fleurs dans les rues de Hamrâ. Les belles, il ne leur demanderait pas le prix de la fleur. Il les leur donnerait sans argent et il ouvrirait un petit interstice de joie au milieu des prisons où se sentent enfermés les gens. Il y a là une question plus profonde que « le travail des enfants ». D’ailleurs, peut-on vraiment considérer qu’« offrir de l’amour » aux gens soit un travail ? Soit !

 

Photo Annahar.com

Photo Annahar.com

Fares qui a fui l’Est de la Syrie (Hassaké) pour se rendre à la ville de la beauté (Beyrouth), qui a fui la guerre vers l’amour, dansait talentueusement pour les amoureux dans la rue. Il imitait Michael Jackson et offrait de l’amour à tous, et il en offrait bien plus à ceux qui lui ressemblaient parmi les Syriens les plus âgés qui ont fui la mort comme lui. Il dissimulait sa tristesse et sa déception pour préserver l’image de ce jeune déambulant offrant l’amour. Quand son commerce se trouvait en faillite et qu’il ne vendait pas toutes ses fleurs, il trouvait refuge dans les ruelles de Beyrouth, là où les gens ne risquaient pas de le voir… et il pleurait ! Il refusa de se rendre avec Chadi au camp pour suivre les cours d’école réservés aux enfants de réfugiés syriens. Il voulait des cours ininterrompus, dans une école permanente !

Qui pourrait mettre fin à cette absence qui a eu raison de la beauté ? Qui serait capable d’en détruire les idoles et d’en briser la légende ? Qui oserait lui poser la question en pleine figure, haut et fort ? Qui tiendrait tête à un avion de guerre américain ayant raté sa cible, comme d’habitude, pour toucher Fares ? Et qui tiendrait tête à un avion de guerre syrien qui n’aurait pas raté sa cible, lui, et aurait touché d’autres que Fares ? Qui a dressé une frontière face à Fares lors de sa seconde fuite ? Qui a tué Fares ?

  • Mais c’est la guerre !
  • Non, ce n’est pas la guerre. Fares n’est pas victime de la guerre. La guerre n’a pas de victimes La guerre est victime de ce que nous en faisons. La guerre est un être dépourvu de volonté. Nul fusil ne tire seul, nulle prison ne se construit d’elle-même et il ne pleut pas des bombes et des barils explosifs !

Fares est parti. Qui rira dorénavant à la face grincheuse du ciel ? Ce ciel dont la grimace s’est traduite en bombes, ces bombes se vengeant de ceux qui offrent l’amour, des enfants de l’amour. Rares sont les enfants de l’amour et nombreux sont ses ennemis. Qui pointera le ciel du doigt en souriant ? Qui pourrait soutenir ces amoureux dans leur perte ? Fares n’était pas le prince charmant dont rêvait les filles, il était simplement celui qui a réveillé les hommes et les femmes et a fait naître leur rire du néant. C’était Fares, le père qui cachait ses larmes à ses enfants, le danseur qui affrontait la bombe qui ne l’a pas touché mais l’a frappé cependant, souriant à la jeune fille trahie par sa langueur et lui disant : « Cette fleur est pour toi, belle ! ». Dorénavant, il n’y aura plus de fleurs dans la ville de l’amour. Toutes les fleurs rouges sont entachées de son sang, toutes les gouttes de pluie sont mouillées de ses larmes, toutes les musiques sont rythmées par son rire… toutes les danses sont Fares.

 

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