La crise et la quarantaine

Avec l’épidémie liée au coronavirus, un mot vieux de sept bons siècles est récemment revenu sur le devant de la scène : la quarantaine. Retour sur l’histoire d’une pratique pour le moins changeante – et controversée.

Un mot italien

L’idée qu’isoler les malades atteints d’une maladie contagieuse protège les gens en bonne santé n’a rien de neuf, au point qu’on serait bien en peine d’en retrouver l’origine – certains la font remonter à l’Ancien Testament [1]. De l’Antiquité au Moyen Age, les politiques d’isolement constituent un embryon de gestion du risque sanitaire, des siècles avant que l’épidémiologie ne permette d’en savoir un peu plus sur le fonctionnement des maladies infectieuses.  Le cas typique est celui des léproseries, où on isole pour le restant de leurs jours les malades atteints de la lèpre, maladie particulièrement spectaculaire. Et ce n’est pas un dispositif à petite échelle : au 12e siècle, la France de Louis VIII compte 2000 « maladreries », généralement installées à l’écart des villes. A la perspective d’une mort plus ou moins prochaine s’ajoutait donc l’exil, toujours sympathique quand on agonise dans la douleur.

Concernant le terme même de quarantaine dans son sens actuel, il faut en revanche attendre 1377 et se tourner du côté de Raguse, aujourd’hui Dubrovnik, dans l’actuelle Croatie. La Grande Peste, qui a provoqué la mort d’un bon tiers de la population européenne en quelques mois en 1347-48 est encore dans toutes les mémoires. Les pouvoirs publics, quand ils pouvaient encore fonctionner, n’ont généralement pas fait dans la dentelle : on a bien souvent confiné les malades et leurs familles dans leurs domiciles, quand on ne les expulsait pas manu militari vers un lieu isolé : île au milieu d’un fleuve, cabanes construites à la va-vite à l’extérieur des remparts… En 1377, la cité-Etat de Raguse se sait particulièrement soumise au risque d’épidémie : centre important du trafic maritime et du commerce en Méditerranée, elle voit arriver dans son port des milliers de navires venus de tous les horizons. D’où l’idée du Grand Conseil : isoler les navires à l’écart de la ville pendant un mois. Reprise par Venise qui l’allonge de dix jours, la quaranta est née. La Cité des Doges transforme une des îles de sa lagune en « lazaret », sorte de sas de décontamination. Pendant 40 jours, les navires suspects s’y arrêtent le temps de s’assurer qu’aucun membre de l’équipage n’y développe de signes inquiétants.

Poveglia : la quarantaine éternelle

Ceci dit et en un temps où les espoirs de guérison relèvent de l’acte de foi, Venise prend une décision plus brutale concernant les malades déclarés, avec la mise en place d'un dispositif particulier sur le petit îlot de Poveglia. L’île, utilisée jusque-là pour abriter les familles bannies de la cité des Doges pour une raison X ou Y, comptait 800 maisons, quelques vignobles et avait même fini par obtenir une série de privilèges fiscaux ou juridiques. À partir du 15e siècle, les Vénitiens en font un lieu d’isolement des malades et des mourants qui arrivent par barques entière. En tout, plus de fil du temps, 160 000 malades moururent sur une île dont la surface, rongée par les eaux, n’a jamais dépassé les quatre kilomètres carrés…  Un choix pragmatiquement compréhensible mais moralement discutable qui annonce d’autres dilemmes, plus proches de nous.

Enjeux nationaux, questions internationales

Le système italien des lazarets sert rapidement de référence à toute l’Europe, de la fin du Moyen Age à l’époque moderne. À Marseille, le lazaret installé sur les îles du Frioul fait vite figure de référence internationale. Un peu partout apparaissent des dispositifs qui cherchent à installer sur terre un équivalent de ce blocus sanitaire maritime. La peste ou la lèpre ne sont pas les seules maladies dont on cherche à ralentir l’expansion. La variole ou la fièvre jaune s’ajoutent vite à la liste.

D’abord gérés par les autorités urbaines, les quarantaines sont de plus en plus encadrées par les pouvoirs centraux, attentifs à des épidémies qui pourraient se mettre à flamber dans tout le royaume. Des polices médicales apparaissent, chargés de mettre en place des « cordons sanitaires », sortes de quarantaines à grande échelle qui voient des régions entières isolées du reste du pays comme la Provence, isolée du reste du pays de 1720 à 1722 par ordre du roi. Au début du 18e siècle, le Lubéron est à son tour isolé par un « mur » de près de 30 kilomètres. Partout en Europe se mettent en place des réseaux d’alerte qui communiquent entre eux, au-delà des frontières.

Ils annoncent l’étape suivante : la mise en place d’un cadre juridique international qui se structure tout au long du 19e siècle, sur fond d’épidémies de choléras : 1830 en Europe, 1832 aux États-Unis…  De 1834 à 1893 et au terme d’engueulades parfois homériques entre États soucieux de préserver leur souveraineté, par exemple en 1821, quand la France envoie 30 000 hommes à la frontière espagnole pour bloquer l’arrivée de personnes affolées par l’épidémie de fièvre jaune qui touche le pays. Ou quand il s’agit de savoir s’il revient à la France ou à l’Angleterre de contrôler les navires qui passent par le canal de Suez. En 1893 enfin, les grandes puissances se mettent à peu près d’accord pour trois grandes maladies : la fièvre jaune, le choléra et la peste, qui est encore loin d’avoir dit son dernier mot [2].

Et depuis ? L’OMS et les États ont affiné les réponses au gré des avancées scientifiques. Le terme de quarantaine ne renvoie plus depuis lurette à une durée de 40 jours mais varie en fonction des affections. Elle touche le plus souvent des groupes souvent plus restreints – même si le cas de Wuhan montre que des opérations à grande échelle sont toujours possibles. En France, les préfets ont toujours tout pouvoir pour boucler une zone entière en cas de menace sanitaire. Sur le terrain, la dernière quarantaine de grande ampleur remonte à 1955 lorsque la ville de Vannes a été un temps isolée pour empêcher la dissémination de la variole, depuis considérée comme éradiquée.

Reste quelques cas célèbres comme celui des astronautes des missions lunaires Apollo 11, 12 et 14 [3], soumis à leur retour de la Lune à un isolement de trois semaines, avec un Nixon prudemment chaleureux, de l’autre côté d’une vitre solide…

 

Controverses et effets pervers

Depuis longtemps, une question se pose : la quarantaine sert-elle à quelque chose d’un point de vue médical ? Eh bien… C’est compliqué. Dès la fin du 19e, des voix s’élèvent contre le risque d’effets pervers associés aux quarantaines, y compris du côté des médecins.

Le premier risque est lié à l’efficacité du dispositif : garantir une étanchéité absolue entre la zone isolée et le reste du monde n’a rien d’évident, d’autant que certains malades feront tout pour circuler librement, quitte à dissimuler leurs symptômes. Le deuxième est lié à la panique qui peut rapidement saisir les populations confinées et les exemples abondent : en 2003, le SRAS avait conduit à de sérieuses émeutes en Chine, à Shanghai. En 2014, lorsque le Liberia a fait le choix de mettre en quarantaine une partie de sa capitale, Monrovia, la population affolée s’est en partie soulevée, terrorisée à l’idée de faire face seule à une maladie comme Ébola – plusieurs morts sont à déplorer. Troisième effet pervers : si l’extérieur de la zone est protégé, la contamination se protège à vitesse grand V à l’intérieur de la zone sous quarantaine – le cas d’un lieu fermé comme un navire étant typique du phénomène.

Quatrième effet pervers : la question de la conciliation entre intérêt collectif et respect des droits humains. Un cas emblématique est celui de Mary Mallon, plus connue sous son surnom de Typhoid Mary. Porteuse saine de la fièvre typhoïde, Mary Mallon a contaminé plusieurs personnes au début du 20e siècle en Irlande et aux Etats-Unis, où elle travaillait comme cuisinière. Une fois identifiée, elle a été placée en quarantaine en 1910, pendant trois ans. Libérée en 1910, elle est à nouveau internée contre son gré en 1915 jusqu’à la fin de ses jours, en 1938, les autorités refusant de prendre désormais le moindre risque, quitte à frôler la zone grise : après tout, de quoi Mary Mallon était-elle coupable pour passer ainsi des années à l’isolement ?

 


 

[1] Un passage du Lévitique évoque un cas précis : « lorsqu’un homme a un écoulement sortant de son corps, cet écoulement est impur (…) Tout lit où couchera cet homme sera impur et tout meuble où il s'assiéra sera impur
Celui qui touchera son lit devra nettoyer ses vêtements, se laver à l'eau et sera impur jusqu’au soir
 ».

[2] En France, la dernière épidémie de peste a touché Paris et Marseille en 1920 et fait une centaine de victimes.

[3] Apollo 13 ne s’est jamais posée.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu