Cinq Saint-Sylvestre pas piquées des vers

Une bonne partie d’entre nous finiront probablement l’année comme ils l’ont commencé, à savoir en famille ou entre amis et légèrement ivres. Pour alimenter les conversations avant le décompte fatidique qui ouvrira à minuit pile le bal des années 2020, Déjà-vu vous propose un bref retour sur cinq autres nuits de la Saint Sylvestre, restées dans les mémoires pour des raisons plus ou moins agréables. Et au fait : bonne année… !

31 décembre 192 : Commode au rencart

Mais si, vous connaissez Commode : c’est l’empereur interprété par Joachim Phoenix dans Gladiator. Si le modèle original n’a jamais étranglé son pauvre papa Marc Aurèle comme dans le film de Ridley Scott, il fait en revanche partie de la longue liste des empereurs romains vouées aux gémonies par des biographes qui en ont fait des caisses à son sujet. Pervers, cruel, ridicule jusqu’au grotesque... Le Commode dépeint par les auteurs latins incarne le tyran paranoïaque et fou dans toute sa splendeur, un portrait à relativiser en se rappelant que ce sont ses ennemis qui l’ont écrit. Restent les faits : après douze ans de règne, un énième complot finit par avoir sa peau.

Le soir du 31 décembre 192, Commode se remet dans son bain d’une crise de vomissements qui l’a épuisé – une crise suspecte, à bien y réfléchir, comme si on avait glissé un équivalent romain de notre mort aux rats dans le vin dont l’empereur est réputé friand. Commode n’aura jamais le temps de s’en remettre : menacés de disgrâce, sa concubine Marcia et le chef de la garde prétorienne, Laetus, se sont entendus pour lui faire avaler son bulletin de naissance. Affaibli, le pourtant costaud Commode n’a pas la force de lutter quand l’esclave Narcisse, un athlète chargé depuis des années d’entraîner l’empereur à la lutte et au maniement des armes, l’étrangle dans son bain. On n’est jamais trahi que par les siens.

31 décembre 870 : les Danois l’ont dans l’os

Dans le courant du Haut Moyen Age, l’ancienne Britannia romaine – la Grande-Bretagne actuelle – a été petit à petit conquise par une série de peuples d’origine germaniques, dont les Angles et les Saxons. Au 9e siècle, l’ensemble se découpe en une série de royaumes tour à tour alliés, concurrents ou franchement en guerre les uns contre les autres : Northumbrie, Mercie, Essex, Wessex… Mais depuis la fin du 8e siècle, de nouveaux conquérants, scandinaves cette fois, commencent à doucement chatouiller les anciens. Aux premiers raids vikings ne tardent pas à succéder des opérations de plus large envergure…. En décembre 870, une vaste expédition danoise rentre en Angleterre comme dans du beurre. Après avoir passé l’essentiel de l’année à botter des culs en Northumbrie et en East Anglia, les chefs danois vont pourtant tomber sur un os dans le Wessex, le 31 décembre 870. Ce jour-là, une armée de bric et de broc dirigée par un certain Aethelwulf réussit à bloquer l’avancée de l’armée danoise et à mettre un coup d’arrêt à l’une des plus grosses opérations scandinaves lancées contre l’Angleterre.

31 décembre 1600 : la première grande multinationale est née

Un an avant la France et deux avant les Provinces-Unies, la reine Elisabeth 1ère crée la British East India Company, ou Compagnie britannique des Indes orientales. On peine aujourd’hui à s’imaginer la puissance ahurissante qu’accumulera rapidement ce qui n’est encore sur le papier qu’une compagnie par actions comme les autres : à son apogée, vers le milieu du 19e siècle, elle contrôlera le quotidien d’un cinquième de la population mondiale… En attendant, son monopole sur le commerce de l’océan Indien la place vite aux premières loges du commerce international, qu’elle finit par dominer en supplantant la Compagnie française des Indes orientales d’une part et en rivalisant avec la Compagnie néerlandaise du même nom. Entreprise privée la plus puissante de son temps, elle est de facto le bras armé de l’Angleterre dans sa conquête de l’Inde – armée au sens propre, la Compagnie disposant de ses propres troupes et de pouvoirs régaliens certes délégués, mais qui en font le colonisateur, l’exploitant unique et l’administrateur souvent implacable du continent indien. C’est elle qui crée Hong-Kong, elle encore qui fonde Singapour et qui – plus anecdotique, d’accord, mais tout de même – introduit la culture de la cup of tea en Angleterre. Oh et le commerce de l’opium en Chine, qui provoquera deux guerres ? Encore elle.

31 décembre 1759 : lovely day for a Guinness

Bon D’ACCORD ça n’a peut-être pas changé la face du monde mais ça a incontestablement changé celle des pubs et de la biérologie [1]. Le 31 décembre 1759, à Dublin, le brasseur et entrepreneur Arthur Guinness signe le bail qui lui accorde l’usage d’une brasserie de Dublin à l’abandon, la Saint James’s Gate Brewery, pour…. 9000 ans, à raison de 45 pounds par an. La signature de l’inventeur de la plus célèbre des bières irlandaises, écrite à l’encre rouge, figure encore 260 ans plus tard sur les bouteilles de Guinness. Et toujours 260 ans plus tard, les bulles de la stout irlandaise continuent de descendre vers le bas (si si, vérifiez. Avec modération, mais vérifiez).

31 décembre 1853 : un réveillon dans un (faux) dinosaure

Sans vouloir vous pourrir la soirée et si inventif que vous soyez, il y a de bonnes chances que vous ne fassiez jamais mieux que Benjamin Waterhouse Hawkins le soir de la Saint-Sylvestre 1853. Pour faire parler de du Crystal Palace Park, premier parc d’attraction dédié aux dinosaures, ce sculpteur londonien spécialisé dans la reconstitution d’animaux disparus invita quelques patrons de journaux, une ou deux célébrités en vue et la crème de la paléontologie de son temps à fêter la nouvelle année dans un de ses modèles, un iguanodon géant de 30 tonnes. 24 convives en tout donc pour un repas pantagruélique à l’échelle du décor : soupe de tortue, poissons, suprême de dinde, tarte au pigeon, côtelettes de mouton, curry de perdreau, pâtés de perdrix, faisans et bécasses, macédoine, nougats, meringues, charlotte, bavaroise, pommes, pores et j’en passe, le tout généreusement arrosé de sherry, de Madère et de vins de Moselle et de Bordeaux.

Résultat : une cuite magistrale pour la plupart des invités et un coup de communication somptueux qui assura le succès du parc et de ses créatures jurassiques, dont 29 sont toujours visibles aujourd’hui. Périmées, certes – la paléontologie a fait un peu de chemin depuis – mais définitivement intégrées à la culture populaire. En revanche, on peut oublier l’idée de se payer un gueuleton à l’intérieur. N’insistez pas.

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[1] Si si, ça existe.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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