Lily Parr, avant Megan Rapinoe

Meilleure buteuse et meilleure joueuse de la dernière Coupe du monde, désignée Ballon d’or hier soir, l’américaine Megan Rapinoe a conclu en beauté une année 2019 exceptionnelle qui en aura fait l’une des stars incontestées du football mondial. Un parcours qui n’est pas sans rappeler celui d’une autre immense figure du football, entamé voici plus d’un siècle : celui de l’anglaise Lily Parr.

Un lendemain de Noël classique en Angleterre ? Ce 26 décembre 1920, le Goodison Park de Liverpool est plein à craquer pour une rencontre qui se joue à guichets fermés. Classique ? Pas vraiment : les 53 000 personnes qui se pressent dans les gradins sont venus voir jouer deux équipes de footballeuses – oui, en 1920. Et ce 26 décembre, une joueuse surtout fait se lever le public : une grande jeune fille brune qui frôle le 1m80 et dont les montées ravageuses sur l’aile gauche inquiètent à chaque fois ou presque la défense adverse. Lily Parr n’a que 15 ans mais ne va pas tarder à se faire un nom.

Grande Guerre et ballon rond

Née en 1905 dans une famille d’ouvriers du Merseyside, au sud de Liverpool, la jeune Lily montre très tôt des capacités physiques hors du commun – sa taille et sa carrure, bien sûr, mais aussi une habileté avec le ballon rond (ou ovale d’ailleurs, elle pratique aussi le rugby) qui en font très vite une figure locale. En 1919, elle n’a que 14 ans lorsque son équipe, les St Helens Ladies, dispute une rencontre contre LA grosse équipe féminine locale, les Dick Kerr’s Ladies (DKL). Lily Parr joue bien, tellement bien qu’elle est repérée par Alfred Frankland, le manager du DKL, qui la convainc vite de rejoindre son club.

SI le DKL domine le football féminin à Liverpool, c’est qu’il en a les moyens : créé par un fabricant de munition, la Dick Kerr Company, le club bénéficie des largesses d’un sponsor dont les affaires ont été florissantes pendant la guerre. Maillots, shorts, terrains bien entretenus… Le club bénéficie d’installations hors du commun dans le football encore rustique des années d’après-guerre. L’entreprise emploie la plupart des joueuses du DKL : elles y travaillent comme ouvrières la semaine et se font quelques shillings de plus le dimanche, en disputant des matchs contre des équipes féminines ou masculines. Développé pendant la guerre pour combler l’absence des joueurs partis combattre en France, le football féminin perdure. Quand Lily Parr arrive au DKL, la guerre est finie depuis deux ans mais le club organise toujours régulièrement des matchs qui sont autant d’opérations de bienfaisance, destinés notamment à venir en aide aux blessés de guerre, trop handicapés pour reprendre un travail.

Le DKL, c’est la crème de la crème et Lily Parr y est pour beaucoup. C’est une joueuse magnifique, solide, à la fois altruiste et excellente finisseuse : à la fin de sa première saison, elle affiche déjà… 49 buts au compteur. Sorte d’équipe nationale non officielle, le DKL organise aussi une tournée en France où l’équipe gagne deux fois pour un nul et une défaite, tout en récoltant 3 000 livres de dons, l’équivalent de 100 000 livres d’aujourd’hui. Lily, payée 10 shillings par match, est célèbre dans tout le pays : en 1920, son agent refuse plus de 120 invitations à des matchs de charité dans toute l’Angleterre.

 « Quite unsuitable for women »

Et puis… Et puis voilà qu’en 1921, ça commence à ronfler, dans un joyeux mélange de sexisme et de conservatisme. Aux yeux de la fédération anglaise, les joueuses du DKL sont un peu trop proches du monde ouvrier et défendent un peu trop les droits des cols bleus. Financer des œuvres de charité très bien, militer pour obtenir de nouveaux avantages sociaux, non.

Mais le vrai problème est ailleurs. Avec la fin de la guerre, la Fédération estime en substance que les hommes sont de retour et que merci pour tout mesdames, mais il est temps de revenir à vos fourneaux. Une star du cricket de l’époque, Robert Miles intervient dans le débat et lâche : « le vrai sport de la femme, c’est la maternité. » Le mouvement n’est d’ailleurs pas qu’anglais. En 1921, le patron de presse et créateur du Tour de France Henri Desgranges s’illustre sur la question, écrivant notamment ceci dans un éditorial : « « Que les jeunes filles fassent du sport entre elles dans un terrain clos, inaccessible au public : d'accord. Mais qu'elles se donnent en spectacle, qu'elles osent même courir après un ballon dans une prairie qui n'est pas entourée de murs épais, voilà qui est intolérable ! »

En décembre 1921, le couperet tombe : la fédération anglaise lâche dans un communiqué que « des plaintes ont été formulées au sujet de la pratique du football par les femmes. Le Conseil se sent obligé d'exprimer sa ferme opinion que le football n'est pas du tout adapté aux femmes (« quite unsuitable for females », en VO) et qu'il ne doit pas être encouragé ». C’est donc officiellement pour leur bien que les instances du foot anglais privent soudainement les femmes de tout accès aux terrains.

Jouer, encore et toujours

Du moins officiellement. Comme d’autres joueuses, Lily Parr n’a pas la moindre intention de cesser de jouer. En 1922, à la suite de l'interdiction anglaise, le Dick Kerr Ladies se lance dans une tournée en Amérique du Nord. Si le Canada leur interdit à son tour de jouer, Commonwealth oblige, l’accueil est meilleur aux Etats-Unis où Lily dispute neuf matchs contre des équipes masculines de première division, le tout pour un bilan de trois victoires, trois nuls et trois défaites.

De retour au pays, le DKL est lâché par l’usine qui prive ses joueuses de financement. Lily Parr ne lâche rien : renommé Preston Ladies, l’équipe continue de jouer dimanche après dimanche dans une semi clandestinité, sans beaucoup de public, sans compétitions régulières et sans titres – pour le pur plaisir du jeu. La semaine, Lily Parr travaille comme infirmière à l’hôpital où elle rencontre sa collègue, Mary, qui va devenir sa compagne. Et à une époque où l’Angleterre pénalise encore l’homosexualité, les deux femmes font le choix courageux et risqué de vivre ouvertement ensemble, sans se cacher.

Hall of Fame

En 1950, à 45 ans, Lily Parr raccroche les crampons après un dernier match contre une sélection écossaise, remporté 11 à 0 – elle a marqué, bien sûr, comme toujours ou presque. Les spécialistes du football estiment que son total de but dépasse la barre des 900 réalisations.

Avant sa mort en 1978, Lily Parr aura eu le temps de voir la Fédération anglaise autoriser à nouveau le football féminin, en 1971, un demi-siècle après l’avoir tué. Elle n’aura pas eu celui de voir l’équipe nationale anglaise atteindre sa première finale d’un championnat d’Europe, en 1984.

En 2002, lorsque l’Angleterre a créé le English Football Hall of Fame, 29 noms ont été retenus. Parmi eux, celui de Lily Parr.  16 autres joueuses l’ont rejoint depuis.

 

 

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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