Non, on n’est pas en train de déchiffrer les papyrus d’Herculanum

 

Depuis quelques jours, l’information fait le tour des médias et des réseaux sociaux : à coup d’intelligence artificielle et de technologies de pointe, des scientifiques seraient en passe de déchiffrer des papyrus d’Herculanum, consumés en 79 par l’éruption du Vésuve. Un enthousiasme pour le moins… débordant pour une réalité nettement plus triviale : on est encore très loin de faire parler les rouleaux antiques.

De quoi parle-t-on ?

En octobre 79 [1], le mont Vésuve entre en éruption. Particulièrement violente, la catastrophe touche une bonne partie de la Campanie. Plusieurs villes romaines, dont Pompéi et Herculanum, sont détruites. Recouvertes d’une épaisse couche de cendres volcaniques, elles disparaissent littéralement de la surface de la terre jusqu’au 18e siècle, lorsque on commence à mettre progressivement au jour les cités antiques. En 1750, c’est en perçant un puits à Herculanum que des ouvriers découvrent les restes d’une magnifique demeure qu’on ne tarde pas à surnommer la Villa Dei Papiri, ou villa des papyrus. Et pour cause : au milieu d’une foule de statues qui en disent long sur le luxe de la maison et de son vaste jardin, on retrouve les restes d’une impressionnante collection de 1838 papyrus, carbonisés par les boues brûlantes et les nuées ardentes qui se sont abattues sur la petite cité balnéaire – on parle d’une température d’environ 300°C.

Consumé mais paradoxalement protégé pendant des siècles par la gangue de tuf volcanique de 25 mètres d’épaisseur qui les recouvrait, l’ensemble forme la seule bibliothèque antique complète retrouvée à ce jour. De quoi espérer retrouver des textes aujourd’hui perdus, alimentant ainsi les travaux des chercheurs pour quelques décennies : les poèmes de Sappho, les pièces de Sophocle, les essais manquants d’Aristote… Les possibilités ne manquent pas/ Problème, ce trésor archéologique et historique infiniment fragile et infiniment précieux est pour ainsi dire impossible à « lire », si tant est qu’on puisse encore les déchiffrer : toute tentative de dérouler les papyrus brûlés pose d’infinis problèmes et tend à détruire ce qui reste du rouleau.

Quelle est la promesse ?

Ce sont ces rouleaux aujourd’hui conservés pour la plupart à la bibliothèque de Naples que Brent Seales, directeur informatique de l’université du Kentucky et pilote du projet Digital Restoration Initiative, affirme aujourd’hui être en mesure de déchiffrer sans les abîmer – pas franchement une nouvelle fraîche, il le promet depuis déjà bien dix ans, lorsque l’Institut de France l'avait autorisé à analyser les deux rouleaux d’Herculanum qu'il possède depuis 1802, au moment des conquêtes napoléoniennes.

Alors, comment déchiffrer un rouleau de papyrus réduit en cendres ? Grâce à des techniques d’imagerie de pointe. L'idée de Seales consiste à « dérouler » virtuellement les rouleaux grâce à la tomographie. Courante dans le domaine médical, cette technique non invasive consiste à reconstruire le volume d’un objet à partir d’une série de mesures effectuées de l’extérieur. Ce que le bon vieux scanner des hôpitaux fait aux malades, Seales l’applique aux rouleaux d’Herculanum dans l’idée de reconstituer chaque couche d’un rouleau, rouleau qui n’est jamais qu’une longue page végétale enroulée sur elle-même. Un peu comme on le fait d’un poster pour le transporter, si le poster faisait de 3 à 15 mètres de long.

Enfin ça, c’était en 2009, date à laquelle Seales a travaillé sur les deux rouleaux de l’Institut de France poétiquement surnommés Fat Bastard et Banana Boy, parce que même les scientifiques ont le droit de se détendre un peu. En revanche, c’est un demi-bide : Seales réussit bien à distinguer les différentes couches mais pas à les lire, faute d’une technologie capable de retrouver le contour des lettres, aussi brûlées que le reste. En gros, le chercheur a bien trouvé le moyen de « voir » l’intérieur du parchemin,mais pas de savoir ce qu’il regarde parce qu’il est impossible de distinguer l’écrit du support.

En 2014, Seale s’attaque à un autre projet. Contacté par la Direction des antiquités israéliennes, il rejoint le Dead Sea Scrolls Project, consacré aux célèbres manuscrits de la mer morte, les plus anciennes traces connues de la Thorah. Objectif : analyser les scans réalisés sur des rouleaux retrouvés en 1970 sur le site d’En Gedi. Les chercheurs israéliens pensent avoir détecté des traces d’encre sur les rouleaux, mais ne parviennent pas à déchiffrer les lettres. Le travail mené par Seales aboutit : en jouant sur les contrastes et la texture des couches identifiées, il réussit à retrouver la trace d’un texte complet – les deux premiers chapitres du Lévitique, en l’occurrence.

Bingo ? Oui et non.

Pourquoi c’est plus compliqué que ça

C’est plus compliqué parce qu’on ne parle tout simplement pas de la même chose. Les manuscrits de la Mer Morte sont bien des rouleaux, mais ils n’ont pas été carbonisés par une explosion volcanique, puis isolés sous 20 mètres de tuf pendant 18 siècles. Accessoirement, il ne s’agit pas de papyrus mais de parchemins – autrement dit de la peau animale, pas une plante comme le papyrus des rouleaux de Campanie. Enfin, les encres utilisées sont différentes. Celles d’Herculanum ne sont pas à base de plomb mais de carbone. Autant vous dire que retrouver des traces d’une encre fabriquée avec des résidus de suie ou de fumée sur un rouleau lui-même carbonisé n’est pas une partie de plaisir… A Herculanum, les techniques utilisées pour le manuscrit hébreu ne fonctionnent tout simplement pas en l'état.

Au demeurant, Seales n’est pas le seul à essayer de faire parler les rouleaux d’Herculanum. En 2015, une équipe franco-italienne avait réussi à détecter quelques lettres isolées au cœur d’un des deux rouleaux de l’Institut de France, assez pour y reconnaître le texte déjà connu d’un philosophe épicurien, Philodème de Gadara.

Bon, mais on en est où ?

Au printemps dernier, Brent Seales et son équipe ont présenté l’état actuel de leurs travaux. Ils cherchent désormais à identifier les traces de plomb laissées par l’encre utilisée à Herculanum pour retrouver le contour des lettres effacées par le temps et l’éruption. Pour ça, Seales a utilisé les faisceaux de rayons X d’un équipement spécifique, le Diamond Light Source, un synchrotron implanté au Royaume-Uni. Un équipement de pointe dont la puissance permettrait d’isoler les marqueurs chimiques laissés par le plomb à la surface du papyrus.

Et ça marche – un tout petit peu : Seales a bien mis en évidence l’existence d’une structure manuscrite, un texte en colonne qui compte semble-t-il 17 lettres par ligne. Problème, on est toujours aussi incapable de les lire – enfin si, ils ont cru reconnaître un « c ». Seales parie aujourd’hui sur la conception d’un algorithme capable d’après lui d’aider les chercheurs à mieux repérer les traces de plomb, donc à gagner en précision. Ce n’est pas impossible, mais c’est loin d’être encore établi.

Avant de passer de quelques lettres isolées à la découverte miraculeuse du Livre II de la Poétique d’Aristote cher à Guillaume de Baskerville dans le Nom de la rose, il reste encore un peu de chemin…

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[1] Alors qu’on l’a longtemps datée du 24 août 79 sur la foi d’une lettre de Pline le Jeune, la récente découverte d’un graffiti daté du 24 octobre  tend à confirmer les doutes des archéologues sur la date de l’éruption.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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