À la fin des mondes #2

Chaque pays, chaque culture, chaque histoire a la sienne, chaque civilisation imagine sa propre fin. De l’Antiquité à nos jours, les récits de fins des temps nous promettent une joyeuse collection de tourments plus ou moins atroces entre lacs de soufres, soleils morts et fleuves de sang. Autant d’images fantastiques et terrifiantes que nous nous ferons un plaisir de creuser tout l’été. Après s’être penchés la semaine passée sur la version scandinave de la catastrophe finale, on décale la focale de quelques siècles et de quelques milliers de kilomètres, direction l’antiquité grecque. 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les rapports entre dieux et mortels sont tout sauf apaisés dans la mythologie grecque. Les premiers ne cessent d’intervenir dans les affaires des seconds, qui passent de leur côté leur temps à les défier par tous les moyens possibles et imaginables, de l’impiété à la démesure – mauvaise traduction du mot grec hubris, mélange d’orgueil et de défi qui pousse les hommes à sortir de la place qui leur est assignée dans l’ordre divin.

Généralement, la réponse à l’insolence humaine est personnalisée, par exemple quand les dieux s’amusent à balader ce petit malin d’Ulysse dans toute la Méditerranée ou lorsque Poséidon punit Minos, coupable de l’avoir entubé à l’occasion d’un sacrifice. Le dieu des océans pique une colère, mais ça reste circonscrit : il se débrouille seulement pour coucher avec Pasiphaé, la femme du roi de Crète, et donner ainsi naissance au monstre hybride qu’est le Minotaure. Parfois, la réplique est collective comme lorsque les Olympiens envoient Pandore sur terre, les bras chargés de cadeaux dont une certaine jarre [1] remplie de tous les maux du monde, histoire de bien faire comprendre à tout le monde qui c’est Raoul. Mais Zeus ayant le tempérament ombrageux, il était à peu près inévitable qu’il opte tôt ou tard pour un châtiment plus… définitif, histoire de nettoyer planète de toute présence humaine.

L’épisode, sans doute plus ancien, apparaît par allusion à partir du Ve siècle avant notre ère chez plusieurs auteurs grecs (Pindare, Aristote). Mais c’est à un écrivain latin de l’époque d’Auguste, Ovide, qu’on doit l’histoire complète. Et ce sont les crimes d’un roi qui vont mettre le feu aux poudres.

Dîner sanglant

Bienvenue en Arcadie, au cœur des montagnes du Péloponnèse et sur les terres du roi Lycaon, souverain réputé pour ses talents de législateur mais surtout pour son tempérament légèrement provocateur sur les bords. Convaincu que les pouvoirs des dieux reposent essentiellement sur de l’esbroufe, Lycaon multiplie les impiétés sous leur nez et voit dans leur absence de réaction une raison de plus pour en remettre une couche la fois suivante.

Et quitte à tester leurs limites, Lycaon ne fait pas semblant : dans une parodie criminelle des rites grecs, il sacrifie aux dieux de l’Olympe des victimes humaines – un sacrilège qui va à l’encontre de toutes les lois, divines et humaines. Là, ça commence à faire beaucoup ; déguisé en vagabond, Zeus parcourt l’Arcadie pour y constater les multiples crimes du roi. Il finit par se rendre au palais de Lycaon et s’y révèle, mais le roi se moque de lui et cherche même à le tuer dans son sommeil, avant de l’inviter finalement à sa table. Pour se réconcilier ? Pas trop : pour vérifier que Zeus est bien omniscient, Lycaon fait servir à Zeus de la viande humaine, un ragoût cuisiné à partir du corps d’un jeune garçon. Le roi des dieux comprend immédiatement ce qu’on essaie de lui faire avaler et pète littéralement un câble. A court terme, il commence par châtier Lycaon qu’il transforme en loup [2] avant de massacrer toute sa descendance ; à long terme, il rumine un châtiment d’une toute autre ampleur.

Le niveau monte

Retourné sur l’Olympe, Zeus ne décolère pas ; les crimes de Lycaon s’ajoutent à la longue liste des impiétés commises par la race humaine et le Père des dieux finit par lâcher son jugement : « aujourd'hui, dans le monde entier entouré du bruyant Nérée [3], il me faut perdre la race des mortels », pour citer Ovide (Métamorphoses, I, 185).

Zeus pense bien à ravager la Terre de ses célèbres éclairs pour déclencher un immense incendie mais se ravise, craignant de foutre le feu à tout le cosmos, Olympe compris. Aux flammes, il préfère l’eau et commence par lâcher le vent du sud, Notos, réputé violent, avant de commander à Poséidon de faire déborder les fleuves et monter les mers. Objectif : « anéantir le genre humain sous les eaux et faire tomber des trombes de pluie de tout le ciel » (Métamorphoses, I, 260).

Et le plan divin se déroule comme prévu. « Notos aux ailes humides » prend son envol « la barbe lourde de pluie » et des trombes d’eau noient les campagnes et les cités. Poséidon, de son côté, envoie du lourd : « les fleuves, sortis de leur lit, se répandent dans la rase campagne ; ils emportent, avec les moissons, les arbustes et les troupeaux, les hommes et les maisons avec leurs autels et les objets sacrés ». Bref, c’est un massacre, d’autant que le Dieu des mers lâche aussi un ou deux tsunamis géants pour finir le travail.

Les rares survivants du cataclysme meurent de faim, toutes les récoltes emportées par la catastrophe. Après quelques jours, Ovide résume le carnage d’un vers splendide : « Tout était mer, et c’était une mer sans rivages. »

Des eaux pas des eaux

Si l’épisode vous rappelle un certain Déluge biblique, ce n’est pas par hasard – le thème de la Terre purifiée par les eaux apparaît un peu partout et les ressemblances ne s’arrêtent pas là, parce qu’il y a des survivants, comme dans le récit de la Genèse – à ceci près qu’ils ne sont que deux : Deucalion et Pyrrha, deux mortels qui vivent en Thessalie quand la catastrophe éclate. Les deux jeunes gens ne sont pas les premiers venus. Deucalion est le fils de Prométhée, le Titan qui a volé le feu aux dieux pour l’offrir aux hommes et Pyrrha est la fille de Pandore et d’Épiméthée, le frère de Prométhée – autrement dit, les deux petits sont cousins. Et là encore, c’est Prométhée qui sauve la situation : averti on ne sait comment des projets disons radicaux de Zeus, le Titan a eu le temps d’avertir les deux jeunes gens.

Et là encore, on retrouve une histoire d’arche, mais en modèle réduit : Deucalion et Pyrrha jettent quelques affaires dans un coffre et se laissent dériver à la surface des flots lorsque les eaux montent, sans emmener avec eux toute la basse-cour comme ce brave Noé. Après neuf jours et neuf nuits – et pas 40 – le coffre s’échoue au sommet du mont Parnasse, terre des Muses. La colère divine s’apaise alors et « bientôt, les flots, refoulés au loin, rentrèrent dans les abîmes creusés par la puissante main de Zeus », écrit Pindare (Olympiques, IX, 158).

Parabole oblige, leur premier geste est bien évidemment édifiant et plein de piété : à la minute où ils sortent du coffre où ça devait tout de même cocotter sévère après pas loin de dix jours, ils se ruent dans la demeure de Thémis, Titanide et incarnation de la Justice avec un grand J, pour lui demander conseil. La réponse tombe, mystérieuse comme tout oracle : « Éloignez-vous du temple, voilez-vous la tête, dénouez la ceinture de vos vêtements et jetez derrière votre dos les ossements de votre mère ».

Après en être restés un instant comme deux ronds de flan, les deux jeunes gens comprennent que Thémis ne leur demande pas vraiment d’aller déterrer leurs mamans respectives pour balancer ses lombaires au petit bonheur la chance. La mère, c’est Gaia, autrement dit la Terre elle-même, et ses os ne sont que les cailloux qu’ils s’empressent de ramasser avant de laisser tomber derrière eux.

Et le miracle se fait : dans le dos de Deucalion et de Pyrrha, les rocs se déforment, se soudent, grossissent et puisent dans le sol les matières dont elles se nourrissent pour prendre vie et « les pierres lancées par les mains de l'homme prirent un aspect masculin et de celles jetées par la femme fut reconstituée une femme ».

Et tout recommence.

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[1] Non, pas une boîte. Oubliez la boîte. Une amphore.

[2] D’où le terme de lycanthropie pour désigner les loups-garous.

[3] Nérée est un dieu primitif des mers, plus ancien que Poséidon.

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Pour creuser

  • Ovide, Métamorphoses
  • Pindare, Olympiques
  • Apollodore, Bibliothèque
Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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