D-Day : Émile Bouétard, premier Français tué au combat

Né pendant la Première guerre mondiale, il n’aura jamais vu la fin de la Seconde. Longtemps considéré comme le premier des 4 114 soldats officiellement tués au soir du Jour J, le caporal Émile Bouétard est tombé aux premières heures de l’Opération Overlord. Il n’avait pas trente ans.

Un gamin de Bretagne

Né le 4 septembre 1915 dans un bourg des Côtes-du-Nord (aujourd’hui Côtes d’Armor), Émile Bouétard était le sixième enfant d’une famille de paysans bretons qui en comptait huit. Né en pleine guerre, Émile pousse l’école jusqu’au certificat d’étude primaires, qu’il obtient en 1928. A 13 ans et après quelques mois passé à travailler dans des fermes, le jeune garçon s’engage dans la marine marchande à Dinan, dans la Compagnie générale transatlantique, une de celles qui assurent la circulation des marchandises, du courrier et des voyageurs qui voyagent d’Europe vers les Amériques. D’abord « inscrit provisoire », le jeune matelot navigue pendant plusieurs années sur différents navires d’une compagnie dont les affaires tanguent parfois sérieusement, avec la crise de 29.

Appelé sous les drapeaux en 1935pour un service militaire qui s’étale sur trente mois, Émile est mobilisé en septembre 1939, au début de la Seconde guerre mondiale, et est un temps affecté sur une base navale française au Liban. La défaite française, en juin 40, le laisse sans emploi et Émile revient travailler dans la ferme de ses parents.

En 1942, à 27 ans, le jeune homme rejoint Londres et la France Libre au prix d’un long périple qui le voit passer par… les Etats-Unis et en dit long sur son obstination et sa volonté de s’engager. Muni d’un laisser-passer de son ancienne Compagnie maritime, il passe la ligne de démarcation jusqu’à Marseille, rejoint ensuite Casablanca, fait mine de signer un contrat de matelot sur L’île de Ré, un cargo qui assure alors la liaison entre le Maroc et les Etats-Unis, encore non engagés dans le conflit. Au cours d’un voyage en Louisiane en novembre 1942, le jeune homme quitte le bord en douce, parvient à rejoindre la Grande-Bretagne et s’engage dans les Forces Françaises Libres en février 1943.

Matricule 35 410

Matelot de métier, le jeune homme est d’abord logiquement affecté aux forces navales françaises libres (FFFL) avant d’apprendre qu’on cherche des volontaires pour devenir parachutistes. Convaincu par l’idée qu’il tient là le meilleur moyen, d’arriver parmi les premiers en France, lui et un camarade s’engagent fin février 1943 dans les Forces aériennes françaises libres (FAFL) sous le matricule 35 410. Les débuts ne sont pas faciles : affecté au 4ème bataillon d’infanterie de l’air (BIA), il se blesse mais persiste jusqu’à son brevet. Élevé au rang de caporal, le jeune homme est l’un des plus vieux du BIA – et c’est d’ailleurs comme ça qu’on le surnomme, « le vieux ». Un homme gentil, calme et réputé pour son opiniâtreté et finalement affecté au 4ème Special Air Service – les fameux SAS – à l’approche du Débarquement. Un vrai motif de fierté pour le jeune homme : le 4e SAS, commandé par le commandant Bourgoin, est un stick [1] de neuf parachutistes, tous français.

Sauter et mourir

Dans la nuit du 5 au 6 juin, le 4e SAS compte parmi les tous premiers groupes de parachutistes largués à l’intérieur des terres du Morbihan, derrière le Mur de l’Atlantique, pour préparer le Débarquement de Normandie. Au passage, il faut observer que Bouétard et ses 8 compagnons ne sautent pas en Normandie mais en Bretagne, précisément pour freiner le transfert vers la Normandie des troupes allemandes qui y stationnent. Comment ? En sabotant les voies communication et en faisant le lien avec les maquis locaux.

Premier des quatre sticks de SAS français à sauter, le groupe d’Émile Bouétard atterrit un peu avant minuit à plus de deux kilomètres du lieu prévu, près de Plumelec. Une erreur fatale : en se posant trop près du moulin de La Grée, les neuf hommes ont été repérés par l’ennemi, qui ont aperçu les corolles des parachutes.

Rapidement, un bataillon de soldats allemands cerne la zone d’atterrissage. Tandis que son chef, le lieutenant Marienne, explore le terrain dans la nuit avec les autres SAS pour repérer le matériel dispersé au cours du saut, Émile Bouétard est chargé de protéger à tout prix les trois radios du stick, ainsi que leur équipement. Le contact ne tarde malheureusement pas à se faire avec l’ennemi, en l’occurrence les membres d’un bataillon de supplétifs Géorgiens et Ukrainiens du 25e Corps d’Armée allemand. Dès les premiers échanges de tirs, Émile Bouétard est touché à l’épaule et à la cuisse. Les trois radios continuent le combat en se protégeant derrière un mur mais tombent rapidement à court de munitions. Après avoir jeté quelques grenades en pure perte, ils vident leurs dernières cartouches sur leur propre matériel pour le rendre inutilisable et se rendent.

En arrivant près des trois radios désarmés, un des soldats géorgiens ou ukrainiens constate les blessures de Bouétard et l’achève d’un tir à la gorge. Le débarquement terrestre n’a pas commencé qu’un premier soldat français est mort pour la France.

L’un des premiers

Longtemps, Bouétard a été considéré comme le premier mort du D-Day – ce n’est pas tout à fait exact, deux parachutistes anglais étant a priori tombés quelques instants plus tôt et bien loin de là, dans l’opération Deadstick, lancée sur le pont de Bénouville (le fameux Pegasus Bridge), un assaut évoqué dans Le jour le plus long. C’est a priori là que seraient tombés les premiers soldats alliés un peu avant minuit, le lieutenant Den Brotheridge et le caporal Fred Greenhalg, deux britanniques.

L’erreur viendrait de la différence entre l’heure française et l’heure alliée : Émile Bouétard est mort vers 1h30 à l’heure alliée, soit 23h30 heure française. Les deux parachutistes britanniques, eux, ont été tués à 0h15 à l’heure alliée. Les premiers témoins – des paysans bretons dans le cas de Bouétard, leurs frères d’armes dans le cas de deux soldats anglais – ont rédigé leurs témoignages dans leurs fuseaux horaires respectifs, d’où la confusion.

Émile Bouétard reste en revanche et sans conteste le premier Français tué le Jour J.

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[1] Le stick désigne le câble que suivaient les parachutistes pour sortir de l’avion au moment du saut, et par extension le groupe de soldats.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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