Cassandre, Achille, Ulysse et les autres…

Homère prend ses quartiers en France : à partir de mercredi et pour quatre mois, le Louvre-Lens accueille une exposition temporaire consacrée à un poète que tout le monde connaît… Ou pas. A quelques heures de l’ouverture de l’exposition, Déjà-vu dévoile quelques-uns des secrets d’une œuvre qui marque l’imaginaire occidental depuis 29 siècles tout de même.

Au fait, pourquoi l’Iliade et l’Odyssée ?

A force de voir leur nom partout, on en viendrait à oublier l’origine du titre des deux poèmes. L’Iliade doit son titre à l’autre nom de Troie, Ilion. L’Iliade, donc, se concentre sur un bref épisode du conflit qui oppose pendant dix ans les deux puissances méditerranéennes : en 24 chants, le poème raconte des événements qui se déroulent sur 51 jours, depuis le moment où Achille se retire sous sa tente en tirant la gueule jusqu’aux funérailles d’Hector, fils du roi Priam et meilleur guerrier de Troie. Et la célébrissime première phrase du poème donne tout de suite le ton : « Chante, ô Muse, la colère d’Achille, fils de Pélée, colère funeste qui causa tant de malheurs aux Grecs, qui précipita dans les enfers les âmes courageuses de tant de héros, et rendit leurs corps la proie des chiens et des vautours. » Bref, ça va poutrer.

Quant à l’Odyssée, elle raconte le retour vers son foyer d’un des héros grecs, le roi d’Ithaque, Ulysse – Odysseùs / Ὀδυσσεύς en grec, d’où l’Odyssée. Une épopée qui le promène pendant dix ans (décidément) dans toute la Méditerranée, d’île en île et de piège en aventure, jusqu’à ce qu’enfin Ulysse retrouve son trône, sa femme Pénélope, son fils Télémaque et même son bon vieux chien Argos, le seul être vivant capable de le reconnaître du premier coup en lui reniflant les sandales. Cela dit, Ulysse ne retrouve pas son rang sans devoir défoncer quelques tronches au passage, même s’il fait plutôt dans la ruse de guerre (la mètis en grec, habile mélange d’intelligence et de ruse délicat à traduire) que dans la baffe.

"Je reconnaîtrais ce fumet entre mille"

Et puis c’est qui, Homère ?

Une femme qui n’a jamais existé. On rigole, mais pas tant que ça. Depuis au moins l’époque romaine, tout le monde se creuse la cervelle pour savoir si Homère a ou non existé : Sénèque s’en amuse déjà dans De la brièveté de la vie. A partir du 16e siècle, la querelle fait rage dans les cercles d’érudits et pour faire court, tout le monde s’engueule depuis pour savoir si l’œuvre qu’on lui attribue est le fait d’un seul auteur ou si elle réunit une collection de textes épars, assemblés par des compilateurs qui auraient en somme inventé un poète unique. Le débat d’experts) n’est toujours pas tranché aujourd'hui mais reste finalement secondaire : la cohérence de l’œuvre n’en souffre pas, sa puissance non plus.

Ce qui est en revanche à noter, c’est que la théorie d’un Homère féminin existe vraiment. Apparue au 19e sous la plume de l’écrivain Samuel Butler, l’idée veut que l’auteur soit en réalité une autrice, une poétesse sicilienne du 7e siècle avant notre ère qui aurait compilé des récits épars. Pour Butler, Homère aurait laissé un indice à travers le personnage de Nausicaa, une princesse qui recueille Ulysse, naufragé sur la plage où elle est venue jouer. Nausicaa, celle qui récupère un Ulysse sale comme un peigne pour lui redonner figure humaine, serait en somme un autoportrait et une métaphore de l’autrice… La thèse – jugée très improbable par la grande majorité des spécialistes – ressort régulièrement, y compris chez un linguiste comme Andrew Dalby.

… Mais en tout cas, c’était un dieu.

Si l’historicité d’Homère – le fait de savoir s’il a réellement existé ou non – fait encore débat, son caractère quasi-divin était en tout cas largement accepté dans le monde grec. Élevé au rang des dieux par son apothéose, Homère fait l’objet d’un culte qui n’a rien d’une métaphore et qui est tout ce qu’il y a de réel : des statues et des temples lui étaient consacrés à Smyrne, en Turquie, ou à Alexandrie, en Égypte. Au travers de ces hommages et de ces rites, la Grèce rendait hommage à celui qui a très vite été perçu comme le Poète par excellence, celui dont le génie divin a aussi un coût – dans la tradition, Homère est aveugle et la Muse lui a « pris les yeux, mais donné la douceur du chant ».

Prof ultime

Pour montrer le poids impressionnant d’Homère dans la culture grecque, il suffit sans doute de rappeler qu’il est l’alpha et l’oméga de l’éducation antique. Les écoliers apprennent à lire en déchiffrant son nom et celui des héros, travaillent leur mémoire en ânonnant des passages entiers de l’Iliade ou de Iliade ou de l’Odyssée et s’entraînent à écrire en copiant et recopiant son nom et ses vers sur des supports variés, comme des ostraca, ces tessons de poteries brisées qui leur servent parfois à tracer leurs premiers mots, comme ici.

Même adultes, les Grecs – les hommes du moins – continuaient de fréquenter Homère tous les quatre matins, et parfois le soir :  des passages en étaient récités ou plutôt chantés passages pour les grandes fêtes religieuses, et pendant certains banquets. Et c’est loin d’être fini : aujourd’hui encore les dieux et les monstres de l’Odyssée poursuivent leur existence dans la culture – et dans la pop culture en particulier, tandis que certaines expressions courantes – le talon d’Achille, jouer les Cassandre… - découlent directement de son œuvre.

Il n’y a pas l’ombre d’un cheval piégé dans l’Iliade

L’histoire est connue : pour en finir avec une guerre interminable, le roi d’Ithaque, Ulysse aux mille tours (polutropos) a la brillante idée de faire construire par ses troupes un immense cheval de bois, que les Grecs font ensuite mine d’abandonner aux portes de la ville. Persuadés d’être sortis vainqueur d’un siège de dix ans, les Troyens transportent alors l’étrange offrande à l’intérieur de leur cité. Mauvaise idée : creux, le canasson géant abrite quelques soldats grecs qui se font un plaisir d’ouvrir les portes à la nuit tombée. Leurs camarades, dissimulés dans les environs, prennent alors la ville, qui disparaît dans les flammes.

Sauf que… cette scène ne figure absolument pas dans l’Iliade telle qu’elle nous est parvenue : aucun des 16 000 vers qui la composent ne fait la moindre allusion à la ruse d’Ulysse, qui occupe d’ailleurs une place plutôt secondaire. Le cheval n’est pas le seul épisode marquant de la guerre de Troie qui manque au poème : jamais Homère n’explique pourquoi tout ce beau monde s’envoie des bourre-pifs et l’Iliade plonge directement le public au cœur de l’action, sans rien dire des motifs de cette guerre entre Grecs (les Achéens, dans l’œuvre) et Troyens. Tout au plus Homère évoque-il brièvement la prise de la ville dans la « suite » de l’Iliade, l’Odyssée.

Pourquoi, alors, connaît-on les détails du conflit ? Parce qu’Homère l’évoque bel et bien, mais dans l’Odyssée et de manière assez allusive (« l'histoire du cheval (…) qu'Ulysse conduisit à l'acropole surchargé de soldats qui allaient piller Troie… »), preuve peut-être qu’il s’radresse à un auditoire qui n’a pas besoin qu’on lui raconte l’épisode en détail. Surtout, Homère est loin d’être le seul à avoir écrit sur la guerre de Troie. Le Cycle troyen, qui va des causes lointaines de la guerre à ses conséquences sur tous ses protagonistes, est une architecture complexe de textes dus à des auteurs multiples. Le détail précis de qui a écrit quoi et quand résiste encore aux érudits qui cherchent à démêler l’ensemble de la pelote…

 

 

 

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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