Les autobiographies de dirigeants, ou l’histoire par ceux qui la font

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François Hollande s’apprête à publier un livre sur son passage à l’Élysée, baptisé "Les leçons du pouvoir". L’exercice n’a rien de neuf : depuis l’Antiquité, on ne compte plus le nombre de mémoires politiques signés avec ou moins de bonheur par d’anciens dirigeants. Tour d’horizon de trois de ces textes, parmi les plus marquants.

Les Commentaires de la guerre des Gaules

Du côté des anciens latinistes qui ont passé quelques heures au collège à transpirer sur le texte latin, c’est sans doute la plus connue des autobiographies politiques. Vingt bons siècles après leur première diffusion, les sept volumes signés de Jules César et regroupés sous le nom de Commentarii de Bello Gallico restent l’archétype même du livre politique. Avec ses atouts, en l’occurrence un témoignage de première main sur la série de campagnes menées par l’auteur contre une tripotée de tribus gauloises, et ses défauts : une certaine tendance à faire de ces notes brutes, écrites sur le théâtre d’opération et retravaillées ensuite, un plaidoyer politique bien utile pour servir la carrière politique du proconsul.

Abondamment cités et diffusés par tout ce que la République romaine comptait de magistrats et d’orateurs, écrits dans un style que Cicéron, grand fayot devant l’Eternel, saluait comme « nu, simple, élégant et dépouillé », les Commentaires s’arrangent parfois un brin avec certains détails quand ceux-ci ne sont pas à l’avantage de César, mais le principal procédé est plus subtil.

Pour faire ressortir ses propres talents de conquérant, César vante régulièrement la valeur de ses adversaires, minimise le rôle de ses officiers et prend garde de se cantonner à une description purement factuelle, presque distante – une technique rhétorique encore renforcée par le fait qu’il parle de lui à troisième personne (ce qui fera le bonheur de Goscinny dans Astérix), sans jamais évoquer ses pensées ou ses réflexions intimes. L’effet est saisissant : au lieu de lire une histoire écrite par le vainqueur, on a l’impression de découvrir le compte-rendu scrupuleux et objectif des événements, par un observateur extérieur. Bien joué pour un texte qui est à la fois une source documentaire particulièrement riche et un parfait exemple de texte de propagande.

Les Res Gestae Divi Augusti

« À l’âge de dix-neuf ans, de ma propre initiative et à mes propres frais, j’ai levé une armée avec laquelle laquelle j’ai rendu à la liberté l’État opprimé par la tyrannie d’une faction ». La première phrase des Actes du divin Auguste donne le ton. Dans ces rouleaux rédigés quelques mois avant sa mort, en 14 ap. J.-C., le premier des empereurs romains dressait d’une part un tableau précis de l’état de l‘Empire, d'autre part le bilan de quarante ans de pouvoir – les Res Gestae proprement dites. Exposés après sa mort sur les murs de son mausolée sous la forme de hautes plaques de bronze, ces 35 paragraphes résument la carrière politique d’Auguste depuis la mort de son père adoptif Jules César, listent les distributions d’argent et les jeux offerts au peuple, évoquent les travaux de construction entamés à Rome à son initiative, et résument quarante ans de de diplomatie et de campagnes militaires. Une copie des Res Gestae habille encore aujourd’hui l’un des murs du musée qui abrite l’Ara Pacis, l’autel dédié à la Paix par ce même Auguste.

Évidemment peu objectif, le texte est surtout la justification a posteriori de ses actions pendant les guerres civiles d’une part, de la mise en place d’un nouveau régime d’autre part. En affirmant avoir rendu la liberté à l’État, Auguste prétend s’être contenté de rétablir les institutions de la République romaine, attaquées par « ceux qui ont tué [son] père », autrement dit Brutus, Cassius et leurs petits copains, ou Marc-Antoine, pas plus cité que les précédents.

En réalité, Auguste a mis en place un tout nouveau mode de gouvernement. Si le cadre et les usages républicains sont en apparence maintenus, l’État romain est de fait bel et bien contrôlé par un seul homme depuis la bataille d’Actium, en -31. Et si Auguste a eu l’intelligence d’éviter les titres de roi ou de dictateur, il concentre entre ses mains et à vie l’ensemble un ensemble de responsabilités jusque là distinctes et accordées pour un an seulement par le Sénat. Il est le princeps, « premier parmi ses pairs », l’imperator, bref, le seul à exercer réellement le pouvoir. Ses successeurs reprendront ces titres, tout en maintenant l’apparence d’un gouvernement « au nom du Sénat et du peuple romain », le fameux SPQR. Testament politique écrit alors qu’Auguste voit sa fin arriver, bilan moral et financier de l'état de l'Empire, les Res Gestae sont aussi un message politique fort, qui cherche à justifier et à légitimer le nouveau régime et à en assurer la permanence, au-delà de son seul règne.

Les Mémoires de Louis XIV

Drôle de destin pour ce texte, le seul signé d’un roi de France si l’on excepte le testament de Louis XVI. Pour commencer, il a bien failli ne jamais nous parvenir puisque Louis XIV avait décidé de tout bonnement le foutre au feu un soir de 1714, avant que le duc de Noailles ne l’en retire in extremis et pour ainsi dire feuille par feuille. Ce texte ou plutôt ces textes, regroupés sous le nom de Mémoires, sont une suite d’anecdotes, de commentaires, de souvenirs, de maximes et de réflexions « ad usum Delphini », autrement dit destinés à l’éducation de son fils et successeur, le Dauphin [1]. Confiée par le roi à deux conseillers qui rédigeaient un premier jet à partir de courtes notes ou de dictées, la composition des Mémoires s’étale sur plusieurs années et se fait de manière quasi-collective, Louis XIV relisant et corrigeant les textes qui lui sont soumis et qui s’ajoutent à ses propres notes manuscrites.

Sur le fond, les Mémoires alternent entre un récit chronologique des événements du règne et une suite de conseils que le roi souhaite transmettre au Dauphin – une sorte de manuel du « métier de roi ». Une leçon de morale politique dont on pourrait attendre beaucoup, compte tenu du fait que Louis XIV n’est pas précisément le premier guignol venu en termes d’exercice du pouvoir. Et pourtant, l’ouvrage est assez classique, sinon décevant : Louis XIV se contente d’aligner des poncifs vieux comme Hérode sur le modèle du bon souverain : on n’apprend franchement pas grand-chose en lisant que le roi idéal se doit d’être vertueux, maître de lui, bon chrétien et attentif au bien-être de son peuple...

Parfois pourtant transpirent quelques indices sur ce qu’est la pratique du pouvoir, et surtout d’un pouvoir aussi solitaire que celui qu’exerce Louis XIV, qu’il décrit comme le fait de « réunir en moi seul toute l’autorité du maître ». Un absolutisme qu’il justifie en expliquant que seule la complète autonomie du souverain peut garantir sa liberté de jugement et d’action, liberté qu’il faut absolument protéger de l’influence de mauvais conseillers. Comme le Soleil, le roi ne doit jamais dévier de sa route.

Là où le texte est en revanche amusant, c’est que Louis XIV lui-même n’a pas l’air d’y croire beaucoup. Dans un passage de 1662, il écrit ainsi : « mon fils, (…) je viens à douter quelquefois si ces Mémoires ne doivent pas être mis au rang des choses inutiles puisque l’abrégé de tous ces préceptes consiste au bon sens ». Avant de conclure : « tout l’art de la politique est de se servir des conjonctures ».

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[1] Dauphin qui ne régnera d’ailleurs jamais, puisqu’il mourut avant son père.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu