Détruire la maison d’Hitler : le retour de la damnatio memoriae

« Hitler, connais pas ». 71 ans après sa mort, l’Autriche vient d’annoncer sa décision de démolir prochainement la maison natale du dirigeant nazi, quatre ans après avoir discrètement supprimé le tombeau de ses… parents, dans un petit cimetière de Leonding. Une version moderne d’une vieille pratique : la damnatio memoriae.

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Officiellement, la décision autrichienne est une question de bon sens : Vienne redouterait de voir la demeure natale d’Adolf Hitler se transformer en lieu de pèlerinage pour ses admirateurs. Si on peut s’étonner d’un tel choix alors que la fameuse maison aurait pu être utilisé comme lieu de mémoire, la volonté d’effacer les traces d’un héritage gênant évoque une pratique récurrente depuis l’Antiquité : la damnatio memoriae.

Effacer le nom pour effacer l’individu

Au sens strict, la damnatio memoriae – littéralement « damnation de la mémoire » est un acte juridique romain. Votée par le Sénat, elle consiste à littéralement effacer de la mémoire collective le nom et les représentations d’un individu après sa mort. L’essentiel des décisions a touché des hommes de pouvoir : concurrents redoutés comme Marc-Antoine, anciens empereurs comme Caligula ou Commode... Après leur mort – généralement violente – le nouveau pouvoir cherchait à se légitimer dans un contexte généralement agité. Effacer jusqu’au nom de leur prédécesseur était une excellente manière de clore un règne présenté comme une simple parenthèse, certes néfaste mais indigne de demeurer dans les mémoires.

Concrètement, c’est un peu comme pendant les soldes ; tout doit disparaître. L’une des plus belles opérations de ce genre date de Caracalla. Bien décidé à régner seul, ce cher garçon égorge de ses propres mains son frère Géta, il lance en 211 l’une des opérations d’effacement les plus abouties de l’histoire. Dans tout l’Empire – 5 millions de kilomètres carrés tout de même – Caracalla fait effacer toutes les mentions de son co-empereur de frère. Non seulement les bustes qui le représentent sont démolis, mais son nom est effacé de tous les monuments publics. Mieux, les monnaies à son effigie sont fondues et toutes les mentions de son nom sont raturées dans les documents officiels.

Geta effacé

Sur ce portrait de famille, Septime Sévère, Julia Domna et le petit Caracalla sont bien présents. Le visage de Geta, lui, a été gratté. 

Pour être complet, notons que la damnatio memoriae n’a pas frappé que des hommes. La mesure a aussi concerné des femmes comme Messaline, la femme de Claude, exécutée après un énième complot. Son nom et son visage furent rapidement effacés de tous les lieux publics et privés.

Une longue tradition

Hors de Rome et par extension, on parle de damnatio memoriae pour désigner des pratiques équivalentes ailleurs que dans l’Empire et à d’autres moments de l’histoire.

Au-delà des impératifs de propagande, la mesure est parfois d’ordre religieux. En Egypte, l’idée d’effacer toute trace d’un individu est d’autant plus grave qu’on y considérait que toute écriture d’une chose ou d’une personne a le pouvoir de faire exister ce qu’elles représentent.  Supprimer le nom d’un homme, c’était dans une certaine mesure l’effacer non seulement des mémoires, mais de la réalité même. Au gré des bouleversements politiques ou religieux, quantité de pharaons se sont ainsi vus gommés de l’histoire, comme la souveraine Hatchepsout ou le célèbre Akhenaton. Accusé post mortem d’avoir mis en place un culte qui rompait avec la religion égyptienne classique, l’époux de Néfertiti mourut une seconde fois avec l’effacement de son nom des monuments.

Plus près de nous, le cas de Ravaillac témoigne d’une volonté semblable. Après son supplice, la maison de l’assassin d’Henri IV, à Angoulême, fut rasée. Ses frères et sœurs furent contraints de changer de nom, par décision de justice et sous peine de mort. Seuls ses parents, exilés hors du royaume de France, purent conserver leur patronyme.

Plus récemment encore, les cas abondent, de l’Argentine post- Perón où prononcer le nom de l’ancien dirigeant était interdit : on parlait du « tyran déposé ». Quant au régime stalinien, il regorge de versions modernes de la damnatio memoriae, à coups de photos retouchées au rythme des disgrâces qui frappaient les opposants du dictateur.

La photo ci-dessous est un cas d’école : en haut, le commissaire soviétique Nicolas Yeshov est bien présent aux côtés de Staline. En bas, il a été gommé de l’image au lendemain de son exécution, en 1940. Non sans ironie, Staline lui-même a subi une mésaventure comparable lorsque « sa » ville, Stalingrad, fut rebaptisée Volgograd en 1961…

staline retouchée

Bref : si on peut comprendre la décision d'une Autriche toujours gênée aux entournures par la nationalité autrichienne d'Adolf Hitler, reste que la destruction de la maison natale du Führer relève plus de la facilité que de la décision rationnelle. Pire, elle s'inscrit dans l'exact inverse de ce qu'est l'histoire : la conservation et la connaissance d'un passé qu'elle cherche à analyser et à recomposer.

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« – Do you not know that a man is not dead while his name is still spoken ? »

Terry Pratchett, Going Postal

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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