Marianne, commode allégorie

En interprétant à sa manière l’allégorie de la République, Manuel Valls s’est laissé quelque peu aller à une récupération bien pratique pour s’auto-accorder un brevet de féminisme républicain. Et fait dire un peu ce qu’il veut à un symbole dont il interprète le sens à sa convenance.

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Un symbole, c’est peu comme les chiffres : on peut leur fait dire ce qu’on veut, surtout s’il est répandu aussi largement que Marianne. Si elle ne « signe » plus nos pièces de monnaie, chaque mairie de France en affiche le buste ; on la voit sur nos timbres les plus courants ; elle signe, stylisée dans un logo, tous les documents et les campagnes de l’État.

Voici les mots du Premier ministre :

« Sur la place des femmes, nous ne pouvons transiger (…) « Marianne, le symbole de la République, elle a le sein nu parce qu'elle nourrit le peuple, elle n'est pas voilée parce qu'elle est libre. C'est ça, la République ».

Voilà donc Marianne engagée au service de la libération de la femme, menacée par les multiples pressions dont elles sont victimes – et Manuel Valls ne fait pas mystère de sa cible réelle, compte tenu du contexte politique délétère de l’été.

Féministe, Marianne, vraiment ? Commençons par un détail : si Marianne n’est en effet pas voilée, elle a le plus souvent les cheveux couverts par le célèbre bonnet phrygien des révolutionnaires de 1789 – il suffit de jeter un œil aux timbres actuels pour le constater.

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Passons, même s’il est assez amusant de rappeler que les portraits d’elle qui se précisent au cours du 19e siècle datent d’un temps où ces dernières sortaient rarement sans se couvrir la tête d’un chapeau ou d’un fichu – pour beaucoup d’entre elles, se montrer « en cheveux » en public était impensable jusqu’aux années 60 au bas mot.

Reste à savoir ce qu’est Marianne, et Marianne est une personnification anthropomorphique, comme dirait l’écrivain Terry Pratchett qui s’y connaissait en la matière. Autrement dit, une allégorie qui puise son apparence dans les représentations grecques et romaines, souvent montrées la poitrine dénudée. Voilà pour le sein nu qui relève davantage de la tradition artistique que d’un symbole de liberté.

En réalité, dans son portrait un rien pompier, Manuel Valls évoque en filigrane l’image peinte par Delacroix en 1830, d’une femme armée au sommet d’une barricade, la poitrine nue, un drapeau français au bout du bras. Mais ce n’est pas la République qu’incarne cette femme au sein dénudé : c’est la Liberté. C’est même le nom du tableau : Delacroix n’a pas baptisé son tableau Marianne guidant le peuple ou la République guidant le peuple, mais bien la Liberté guidant le peuple. Et l’envolée de Manuel Valls confond les deux dans une même figure, la République et la Liberté, incarnées dans Marianne.

liberté guidant le peuple

Or, si Marianne est indéniablement féminine, en faire un symbole de la femme libre (« sur la place des femmes nous ne pouvons pas transiger ») est légèrement tiré par les cheveux, surtout quand c’est pour la renvoyer dans le même discours à sa fonction nourricière (« elle nourrit le peuple »), légèrement réductrice quand on prétend célébrer la libération de la femme.

Au moment où Marianne s’impose progressivement comme l’incarnation de la République, au 19e siècle, le moins qu’on puisse dire est que l’égalité, qu’elle soit de droit ou réelle, tient encore de la fiction. Si la Révolution a posé le principe d'égalité et reconnaît à la femme la personnalité civile, le droit de vote n'est toujours pas institué. Alors que Marianne gagne en puissance symbolique, les femmes travaillent rarement. Éternelles mineures, privées de l’accès à nombre de professions, elles passent en grandissant de l’autorité de leur père à celle de leur mari…

Bref : Marianne est sans doute féminine, mais pas féministe. Et aujourd’hui encore, on pourrait objecter que la République quelle incarne n’est pas toujours exemplaire dans les faits – il suffit de jeter un œil à la place des femmes dans les institutions de la République pour s’en convaincre.

En considérant que Liberté et République ne sont qu’une seule et même chose, réunie dans la figure de Marianne, Valls tord une allégorie à sa convenance. Reste à savoir si c'est par ignorance ou par intérêt.

 

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NB : hier soir sur Twitter, l’historienne Mathilde Larrère, dont les travaux portent sur la citoyenneté et les révolutions, est revenue en détail sur la construction progressive de Marianne et sur ses différentes apparences. Ses tweets sont rassemblés  ici : https://storify.com/LarrereMathilde/marianne-a-le-sein-nu-parce-que-c-est-une-allegori

 

 

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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