Avant Tchernobyl, l’accident oublié : retour à Three Mile Island

 

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Trente ans déjà : dans la nuit du 26 avril 1986, une dalle de béton de 1200 tonnes, projetée en l’air par une gigantesque explosion, fracturait en retombant le cœur d’un réacteur nucléaire. L’Europe découvrait soudain l’existence d’une petite ville d’Ukraine de 12 000 habitants, Tchernobyl – et les ravages d’un accident nucléaire. Une première ? Sur le sol européen, oui. Les Américains, eux étaient déjà passés par là. Retour sur l’accident oublié de Three Mile Island.

Une centrale toute neuve

1953 : parallèlement au programme de dissuasion nucléaire engagé dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Eisenhower s’engagent dans un programme civil, Atoms for Peace. Le but ? Favoriser l’utilisation du nucléaire à des fins pacifiques et surtout commerciales aux États-Unis et dans plusieurs pays alliés[1]. Et s’assurer au passage un certain degré d’indépendance énergétique.

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Dès 1954, la première centrale voit le jour à Shippingport. Contrairement au contexte français, le programme de construction nucléaire n’est pas contrôlé et centralisé par  une unique entreprise publique mais réalisé par un grand nombre de firmes, à l’échelle d'un des 50 états américains. Avec une conséquence principale : des centrales plus nombreuses, mais souvent de petite taille et construites autour d’un seul réacteur. À la fin des années 70, le pays compte plus de 350 réacteurs actifs ou en construction.

Sortie de terre en 1968, Three Mile Island [2] est encore un équipement flambant neuf en 1979, entré en service cinq ans plus tôt à peine. Ses deux unités, construites sur une île au milieu du fleuve Susquehanna, produisent 1700 mégawatts et alimentent une partie de l’est des États-Unis en électricité.

L’accident comme si vous y étiez

Tout se passe bien jusqu’au 28 mars 1979. À 4 heures du matin, des générateurs de vapeur tombent en panne : l’eau nécessaire ne leur arrive plus. Les pompes de secours sont aussitôt déclenchées pour les alimenter – ce qui serait épatant, si un opérateur n’avait pas laissé leurs vannes d’alimentation fermées après un test précisément destiné à tester leur fonctionnement…

Le temps de les rouvrir à la main – il faudra 8 minutes - tout part en quenouille. D’autres systèmes de sécurité se déclenchent ; les opérateurs réagissent sur la foi des indicateurs et des voyants qui transforment le centre de commande en sapin de Noël, mais certains voyants leur transmettent des informations erronées ou… invisibles : sur, le tableau de bord, des étiquettes cartonnées fixées aux manettes masquent à moitié une partie des témoins lumineux.

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Absent sur la photo : Homer Simpson

Résultat ? Trompés par un système défaillant, mal informés sur l’état du cœur du réacteur, les opérateurs font dans un premier temps le contraire de ce qu’il aurait fallu : le circuit qu’ils croient plein d’eau est en fait quasiment vide. Le cœur du réacteur commence à émerger et à fondre, et rien ne vient refroidir la température dans un premier temps.

Pendant les heures qui suivirent, les opérateurs tentent d’alimenter à nouveau le circuit primaire en eau et finissent par y parvenir. Malgré l’état du réacteur le combustible se refroidit doucement mais la sortie de crise sera longue. Il faudra plusieurs jours aux opérateurs pour parvenir à éliminer tout risque d’explosion d’hydrogène.

À deux doigts d’un drame

Si le réacteur est perdu, l’enceinte de confinement a tenu bon. Les rejets radioactifs à l’extérieur de la centrale, cantonnés à quelques échappées de gaz et d’eau radioactifs, sont restés faibles, mais il n’y a pas de victimes.

Un petit miracle, au vu des dégâts : six ans après l’accident, une caméra introduite dans la cuve montrera que la moitié du combustible avait fondu et qu’une partie - 20 tonnes tout de même – s’était répandue dans le fond de la cuve. Heureusement sans la traverser…

Sur plan financier, les opérations de nettoyage, démarrées en août 1979, coûtèrent près d’un milliard de dollars et durèrent quatre ans. Quant au bilan sanitaire, bien malin qui peut le définir. Les industriels, l’état fédéral et une large partie des chercheurs estiment que l’accident de Three Mile Island n’a fait aucune victime, directe ou indirecte. D’autres ne partagent pas l’analyse et affirment que la mortalité infantile et les taux de cancers ont été plus élevés en moyenne que dans certaines zones en aval de la centrale.

Retournement d’opinion

Dehors, l’accident passa d’autant moins inaperçu que son degré réel de gravité resta flou. Mal préparées, mal organisées, confrontées à une pression médiatique massive à laquelle personne ne les a formées, les autorités envoient des messages alambiqués et contradictoires qui ne rassurent personne. L’autorité nucléaire, la NRC, se veut d’abord rassurante avant de parler deux jours plus tard d’un risque de fusion toujours possible. Le gouverneur de Pennsylvanie demande par précaution l’évacuation des plus jeunes enfants et des femmes enceintes, deux jours après le début de l’accident. Ce qui entretient la peur et pousse des dizaines de milliers d’habitants du comté à fuir la région en voiture, plus de 200 000 personnes en tout. La visite sur place du président Jimmy Carter, le 1er avril, contribue à rassurer la population sans mettre fin aux innombrables rumeurs qui se répandent dans le grand public.

Si l’accident n’explique pas à lui seul le retournement de stratégie américain en matière de nucléaire, le fait est que le ton changea après Three Mile Island : 51 projets de construction de réacteurs furent abandonnés. Au niveau américain comme au niveau mondial, Three Mile Island marque la fin de l’enthousiasme pour une source d’énergie qui n’avait jusque-là que peu d’opposants.Sept ans tard, l'accident infiniment plus grave de Tchernobyl - sans parler de celui de Fukushima – allait passer une nouvelle couche.

Oh, une dernière chose : l'accident n'a concerné que l'unité 2 de Three Mile Island.

La centrale fonctionne toujours. Son unité 1 alimente 800 000 foyers et a été jugée suffisamment sûre pour que sa durée de vie soit prolongée jusqu'en 2034.

Bonus track

Un de mes oncles habitait au moment l'accident à Philadelphie, à quelques dizaines miles de Three Miles Island. Il a eu la gentillesse de retrouver et de m'envoyer le tract remis aux habitants à l'époque, tract que je livre intégralement ici : 3-mile-island-warning (1)

 

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[1] Dont… l’Iran, ce qui a un petit côté ironique. Ce sont les États-Unis qui ont financé le premier réacteur iranien…

[2] Les fans des films Marvel connaissent bien la silhouette caractéristique de ses quatre tours : c’est elle qui sert de décor aux scènes finales du film X-Men Origins : Wolverine.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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