L’autre Saint-Valentin : moins de petits cœurs et plus de plomb

Difficile de couper à la Saint-Valentin, journée particulièrement difficile pour les allergiques aux petits cœurs meugnons et aux messages un tantinet mièvre. Ce blog était revenu l’an passé sur les origines de la Saint-Valentin en tant que fête des amoureux. Cette année, changement de ton avec un billet plutôt adressé à ceux que le côté cucul la praline du jour a tendance à irriter. Et question pralines, on parle plutôt de gros calibre que de sucreries.

Les « roaring twenties » au régime sec

Ah, les années 20 en Amérique…  Le pays de l’Oncle Sam a payé de sa personne pendant la Première Guerre Mondiale - plus de 115 000 morts tout de même[1] -, mais vu des États-Unis, le traumatisme est moins violent que dans une Europe mise à genoux par cinq ans de guerre. Non, les années 20, c’est l’âge d’or, celui de Gatsby le Magnifique. Une croissance économique monstrueuse et une Amérique qui devient doucement la première puissance du monde et le symbole même la société de consommation. De belles bagnoles, des fêtes, la radio qui devient grand public, les villes tentaculaires…. Nos « années folles », version américaine, ce sont les rugissantes années 20.

Et la Prohibition. Sous la pression des ligues de tempérance et avec le soutien d’organisations comme le… Ku Klux Klan, le 18e amendement qui entre en vigueur en janvier 1920 généralise les lois déjà existantes dans 13 « dry states », les « États secs » : plus d’alcool fort. Du tout. Prohibé. Interdit, sauf sur … avis médical. Un peu à l’exemple de ce qui s’est fait et se fait encore dans certains des États américains vis-à-vis du cannabis aujourd’hui, des médecins peuvent prescrire de l’alcool sur ordonnance et leur patients filer chercher leur gnôle à la pharmacie du coin. Assez rapidement, les médecins seront dans le collimateur d’autorités attentives à ce que les disciples d’Hippocrate n’aient pas le diagnostic trop généreux.

L'être humain étant inventif et industrieux par nature, vous vous doutez bien qu'à la seconde où la Prohibition entre en vigueur, les contrebandiers s’en mêlent. Un peu partout dans une Amérique encore largement rurale, on se met à distiller de la gnôle en douce, plus ou moins loin des villes[2]. Tout un système d’approvisionnement se met en place pour amener la gnôle plus ou moins frelatée distillée dans les distilleries clandestines et consommée sous le manteau dans les bars des grandes villes, les speak easy. Des convois entiers de camions bâchés circulent dans le pays pendant que la plupart des flics regardent en l’air, souvent payés pour ça en liquide ou en nature. Cet alcool de contrebande, c’est la moonshine booze, la bibine du clair de lune.

Chicago, capitale de la gnôle de contrebande

Au rang des villes les plus touchées par la consommation illégale d’alcool, Chicago tient la première place. Sa proximité avec le Canada permet des transports de cargaisons produites hors du sol américain, sa taille et son dynamisme en font un marché prometteur, d’autant que sa croissance économique ne cesse la faire grandir et que la corruption règne en maître là comme ailleurs. Comme à New York, il n’est pas rare de croiser dans les bars clandestins les plus courus ces mêmes élus, flics ou magistrats censés faire respecter la loi.

Autant dire que malgré le travail de quelques incorruptibles – oui, Elliot Ness ou ses équivalents new-yorkais, Izzie et Mo - c’est la kermesse aux truands, agrippés en permanence à leurs pantalons pour les retenir, tant leurs poches sont pleines.

A Chicago, deux gangs se disputent la ville. Au South Side, ce sont les enfants de la verte Irlande qui tiennent les rues et les tonneaux, sous la coupe d’un gang tenu par un certain Bugs Moran. Au Nord, c’est plus méditerranéen comme ambiance : à partir de 1925, la pègre d’origine italienne obéit à un gros type balafré qu’on surnomme Scarface. Aussi connu sous le nom de Alfonso Caponi Aussi connu sous le nom d’Al Capone.

Et entre les deux bandes, on peut dire que ça va faire vilain temps.

Sulfateuse, cartouches et flaques de sang

 Au début de 1929, le camp Moran tente de faire des tas de trous dans un certain Jack McGurn, un des adjoints de Capone – oui, un Irlandais qui joue dans le camp italien, pour une fois. Loupé, comme les deux autres tentatives de meurtre qui suivent, cette fois directement sur Capone. Ce dernier commence à trouver que ça va bien cinq minutes et planifie une opération destinée à décapiter le clan irlandais. Avant de se tailler prudemment en Floride, il en confie la direction à son second irlandais, Jack McGurn.

Une bonne idée. Il est bien placé pour savoir que les pruneaux vont voler bas. Jack monte une fine équipe de truands d’élite dont les surnoms sont tout un programme : Fred le Tueur, Joe la pétoire[3]…Sous un prétexte toujours mal connu aujourd’hui, McGurn attire l’état-major dans un garage, au 2122 North Clark Street.

Nous sommes le 14 février 1929, jour de la Saint-Valentin. Il est 10h30.

La voiture des gangsters irlandais arrive sur place. Sept hommes en descendent, tous tirés à quatre épingles - peut-être avaient-il prévu de jouer les jolis cœurs un peu plus tard.. Du beau monde mais pas Moran lui-même : il est en train de boire un café. En revanche, il y a son teinturier, dans cette voiture. Et son teinturier lui ressemble beaucoup, à Moran. Mieux : il cultive la ressemblance.

Les guetteurs de Capone postés sur place signalent à McGurn et à ses hommes que Moran fait partie des sept Irlandais qui se présentent devant la porte du garage – et y pénètrent, méfiants mais sans plus, comme on l’est quand on récupère une cargaison illégale[4]. Le garage est une simple pièce, carrée, au sol de béton nu et truffée de caisses de bois.

Dehors, une belle Cadillac vient se ranger derrière leur voiture. Quatre hommes en descendent. Ils sont armés de deux fusils de chasse et de deux mitraillettes Thompson – celles avec le chargeur rond, en forme de camembert – et deux d’entre eux sont déguisés en flics. Le groupe pénètre dans le garage, faux policiers en tête. Avec leurs armes déjà prêtes, ça va vite. Les Irlandais sont alignés contre le mur, y compris le pauvre teinturier qu’on prend pour Moran. Le temps de faire se ranger les sept irlandais face au mur de fond, et ils ouvrent le feu.

La police relèvera 70 impacts de balles de mitrailleuse sur les cadavres, sans compter deux coups de fusils de chasse - des coups de grâce qui ne laissèrent à peu près rien du visage des deux heureux récipiendaires.

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Les quatre hommes de Capone sortent tranquillement du garage. Pour tranquilliser la rue et faciliter leur fuite, ils ont préparé une jolie ruse : les deux truands en civil sortent les mains en l’air, « menacés » par leurs complices déguisés en flic…

Les flics qui arrivent sur place trouveront deux survivants. Le premier n’est pas d’une grande utilité : c’est un chien. Le second non plus : il a 14 balles dans le corps et meurt trois heures plus tard, après avoir murmuré une seule phase à l’oreille du policier qui lui demandait qui leur avait fait ça : « nobody shoot me » ( personne ne m’a tiré dessus ».) Ou dit autrement : « tu peux te l’arrondir pourque je balance, poulet ».

Les malheureux flics, avec 7 morts sur le carreau, ne vont jamais réussir à coffrer grand monde. Oh, ils ne sont pas idiots et savent additionner deux et deux. Mais voilà : s’ils trouvent bien la Cadillac et les armes, s’ils ont des soupçons plus que costauds sur le clan Capone, pas moyen de réunir la moindre preuve et certainement pas contre Capone lui-même. On ne sait toujours pas aujourd’hui qui était qui et qui a fait quoi au cours de ce règlement de compte spectaculaire.

Le chef des hommes abattus, Moran, a vaguement tenté de garder son territoire mais le coup a été dur. Au cours des années 30, il se fera progressivement bouffer par Capone puis par un autre bien beau truand de l’époque, Frank Nitti.

Moran aura tout de même sa petite vengeance puisqu’en 1936, il est plus que probable qu'il se chargea d'abattre personnellement, au beau milieu d'un bowling miteux, le chef du commando de Capone, Jack McGurn, à l'époque plus ou moins ruiné et oublié.

Le soir du 14 février, d'une rafale de Thompson... A côté de son cadavre, les enquêteurs retrouvèrent une carte de la Saint-Valentin.

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[1] 1,4 million côté français, pour donner une idée. Un chiffre à comparer par rapport à la population respective des deux pays.

[2] Lire à ce sujet l’excellent Des hommes sans loi, de Matt Bondurant, adapté au cinéma en 2012.

[3] Un charmant garçon, celui-là, accusé de viol sur une gamine de 7 ans peu de temps avant.

[4] Enfin je n’en sais rien, hein. Je suppose. N’allez pas tirer des conclusions.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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