800 ans avant Charlie, Mahomet déjà caricaturé  

Depuis quelques jours, une partie du monde musulman exprime sa gêne et parfois sa colère devant le dessin de Mahomet qui figure en Une du dernier numéro de Charlie Hebdo. Si le débat, particulièrement délicat, est intense, il n’est pas neuf. En témoigne ce qui est a priori la première caricature connue de Mahomet en Occident, dessinée à l’encre rouge voici 800 ans par un inconnu, au bas d’un parchemin (cf. photo ci-dessus).

Dessiner Dieu ou non, ce vieux sujet

Avant de revenir en détails sur ce dessin, un rappel général ne fera pas de mal en ces temps légèrement tendus : la question de la représentation du divin, qu’il s’agisse de Dieu ou dans le contexte du jour du prophète Mahomet, n’est certainement pas propre à l’Islam. Elle traverse en réalité les trois grands monothéismes[1].

Peur de l’idolâtrie (ah, le fameux veau d’or…), mensonge d’une représentation nécessairement imparfaite puisqu’humaine et non divine, démesure de l’orgueil de l’artiste qui croit pouvoir imiter Dieu… Historiens, anthropologues et théologiens s’engueulent depuis des lustres sur les raisons qui expliquent ce tabou plus culturel que religieux[2]. Si le catholicisme s’est largement affranchi de la consigne, la religion juive comme la foi protestante n’autorisent pas davantage que l’Islam la représentation de Dieu, voire de toute la Création. Et pour compliquer encore ce sac de nœuds historique, la réponse n’est pas si unanime que ça  dans le monde musulman lui-même.

Le Prophète comme chimère

Mais revenons à cette première caricature de Mahomet, plus distincte dans l’image ci-dessous.

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Un visage barbu, les yeux écarquillés, posé sur un corps qui semble recouvert de plumes et se termine par une queue de poisson… Une chimère en somme, à l’image du Sphinx, dessinée à l’encre rouge sur un parchemin tellement médiéval qu’il date du 12e siècle. Le Prophète est identifié par ce qui ressemble beaucoup à une bulle de BD (disons un phylactère pour faire cultivé) avec ce nom : « Mahumeth ». Pour la petite histoire, ce manuscrit est archivé à la Bibliothèque nationale et a été exposé à plusieurs reprises.

Et d’ailleurs, ce document, c’est quoi ? Eh bien, c’est un… Coran. Ou plus exactement l’une des toutes premières traductions en latin, réalisée à la demande du patron de la très respectée abbaye de Cluny, Pierre le Vénérable.

Retour arrière : le 12e siècle est celui de la Reconquista, ce mouvement progressif de reconquête de l’Espagne musulmane, entamée depuis déjà deux bons siècles. A l’aspect purement militaire et politique de ce processus s’ajoute un défi intellectuel et religieux : opposer à la foi musulmane la foi chrétienne, et donc, dans l’esprit du temps, prouver la « supériorité » de la seconde sur la première. Pas facile : non seulement les lettrés musulmans sont de toute première force, mais il est quasi impossible de se procurer un Coran : sa vente est interdite aux Infidèles. Sans compter qu’il n’est encore disponible qu’en arabe, là où tout le monde intellectuel occidental parle latin…

D’où l’idée brillante de ce brave Pierre le Vénérable : traduire en latin le livre sacré des Musulmans pour mieux en réfuter le fond et convertir les fidèles au christianisme… « Qu'on donne à l'erreur mahométane le nom d'hérésie ou celui de paganisme, il faut agir contre elle, c'est-à-dire écrire », écrit le cher homme. Ce voyageur infatigable passe alors commande à une fine équipe de linguistes et de savants de haut vol aux noms sortis tout droit d’un livre de Ken Follett : Robert de Ketton, Hermann le Dalmate (j'adore), Pierre de Tolède, Pierre de Poitiers et un « sarrasin », connu seulement sous le nom de Mohammed.

Ce Club des Cinq version médiévale s’en tire avec les honneurs et écrira la « Lex Mahumet pseudoprophete » (« la Loi du pseudo-prophète Mahomet », en latin). La caricature elle-même ne figure pas dans la traduction du Coran lui-même, mais dans une partie consacrée aux événements merveilleux qui entourent la naissance du Prophète dans la tradition musulmane. L’ensemble, la Collectio Toledana (« Collection de Tolède ») restera la principale traduction occidentale du Coran pendant… six siècles.

Un copiste qui bousille son propre travail ?

Reste à comprendre cette image : pourquoi diable le copiste – nous sommes encore à quelques siècles de Gutenberg et tout est tracé à la main… - s’est-il mis à bousiller sa belle page avec une caricature qui n’a rien de particulièrement élégant ? Et que signifie-t-elle ?

Elle ne fait en réalité qu’illustrer la thèse de Pierre le Vénérable : à ses yeux, la foi musulmane n’est pour lui qu’une sorte de « collage », de patchwork d’autres hérésies anciennes, combattues par le pouvoir catholique au fil du temps : nestorienne, manichéenne… Un moyen pour l’abbé, au passage, de minimiser le pouvoir de l’Islam, vu comme une déviance de plus du christianisme et non comme une foi à part entière. Et une sorte de lâchage complet du copiste - c'est assez fréquent de les voir se détendre de temps en temps de leur fastidieux travail en dessinant des choses assez étonnantes en marge (en bas à gauche, pour les curieux)...

En représentant le prophète comme un mélange d’être humain et d’animal, le caricaturiste traduit cela dit en image la théorie de l’abbé. Avec la volonté sans doute de faire rire le lecteur, en ridiculisant le Prophète et en le diabolisant : quand l’humain se mêle à l’animal, le Malin n’est jamais loin dans l’iconographie chrétienne. Pour l’auteur du dessin, l’humanité de Mahomet n’est qu’une façade inquiétante – une imposture en somme, illustrant donc la thèse du « faux prophète » chère à Pierre le Vénérable.

Thèse qui - cela va sans dire, mais encore mieux en le disant - n'est  pas celle de l'auteur de ce billet qui ne souhaite pas ici attaquer la sensibilité de qui que ce soit.

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[1] Il suffit de rappeler le deuxième des Dix Commandements pour en prendre conscience : « Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre » (Exode, XX, 4).

[2] Contrairement à l’Ancien Testament, le Coran n’interdit pas formellement la représentation du divin. En Iran, au 14e siècle, comme dans l'Empire ottoman au 16e siècle, Mahomet est peint à visage découvert.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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