Le Nouvel An, d’accord, mais lequel ?

A peine finis les restes du repas de Noël, voilà qu’un second col hors catégorie se présente : le Nouvel An. Il faudra à nouveau négocier finement l’obstacle, jonché de calories, de champagne, des théories sociétales d’Oncle Gustave - et d’aspirine. Une Saint-Sylvestre classique en somme. Si vous souhaitez y couper et passer la soirée au calme devant un petit bouillon de légumes, réfugiez-vous derrière un argument parfaitement valable sur le plan historique, quoique d’une mauvaise foi sans nom : le Nouvel An ne tombe pas le 1er janvier. Enfin, pas toujours.

Nouvel An flottant

Si depuis l’apparition et la généralisation du calendrier grégorien actuellement en vigueur, la planète tourne à peu près sur la base du même calendrier, la situation a loin d’avoir été toujours aussi nette. Ainsi, les Étrusques préféraient célébrer le début de l’année à l’arrivée du printemps, en mars – rien de plus logique dans une société à l’économie fortement agricole : la fin de l’hiver annonçait la reprise des travaux des champs, autant dire le retour à la vie. Des Étrusques, la coutume de célébrer le passage au Nouvel An aux alentours des fameuses Ides de Mars – celles qui furent fatales à Jules César – perdura un bon moment : dans les six siècles. Il en reste encore une trace dans l’origine latine des mois de SEPTembre OCTobre, NOVembre et DECembre, respectivement considérés comme les 7e, 8e, 9e, et 10e mois de l’année.

Les Romains ne loupant jamais une occasion d’organiser des festivités, celles de la nouvelle année s’étendaient alors sur plusieurs jours. La principale célébrait une déesse ancienne et mal connue, Anna Perenna, dans un bois sacré proche de Rome : « on sacrifiait en public et en particulier à Anna Perenna, pour obtenir de passer heureusement l'année et d'en voir plusieurs autres. » raconte Macrobe dans les Saturnales. Et à en croire Ovide, ça consistait essentiellement à picoler comme des soudards.

« Le jour des Ides se célèbre la joyeuse fête d'Anna Perenna, non loin de tes rives, ô Tibre (…). Le peuple arrive et se répand parmi les herbes vertes ; et l'on boit, chacun s'étendant avec sa chacune. La fête se prolonge à ciel ouvert, quelques-uns dressent des tentes (…) d'autres déplient leurs toges et s’étendent dessus. Echauffés par le soleil et le vin, ils se souhaitent autant d'années de vie que les coupes qu'ils écluseront, et ils les comptent en buvant. »

Une fois que tout le monde a fini de se répandre dans l’herbe verte, retour aux affaires courantes : c’est en mars qu’on paye les professeurs pour l’année écoulée, en mars encore qu’une sorte de renversement social d’une journée intervient : les Romaines servaient leurs esclaves à table.

Enfin le 1er janvier !

C’est (peut-être, les historiens s’engueulent toujours) à Jules César, encore lui, qu’on doit la fixation du Nouvel An au 1er janvier, à l’occasion du passage au calendrier julien, en - 45.

Le mois de janvier, à Rome, est associé au dieu Janus à qui il doit d'ailleurs son nom. Pour faire court, ce brave Janus est la divinité aux deux visages, tournés dans des directions opposées. Rien de tel pour symboliser le choix, le passage entre le passé et le présent, la vie et la mort, la guerre et la paix, l’ancienne et la nouvelle année, bref : toutes les oppositions et tous les contraires. On lui sacrifie des bœufs blancs. Les portes des temples, d’ordinaire fermées, restent ouvertes et la statue du dieu en est sortie pour écouter les prières. On se salue, on échange des vœux et on évite les gaffes et les réflexions désagréables, toujours d’après Ovide :

« Janus aux deux visages, toi qui commences l'année, sois propice à nos princes dont le labeur apporte la paix (…) sois propice à tes sénateurs et au peuple (…) En ce beau jour, il faut prononcer des paroles de bonheur. Que les oreilles soient exemptes de débats, et que s'éloignent les querelles : diffère ton œuvre, langue envieuse. »

Janus

Les nouveaux magistrats, désignés pour l’année entière à compter de ce jour, étaient conduits jusqu'au Capitole pour prêter serment, accompagnés d’une foule romaine vêtue de blanc. On décorait la maison avec des branches d'arbre et on invitait les amis ou les membres de la famille. On s’offrait des dattes, des figues et du miel (« Que la nouvelle année te soit douce ! ») et de la petite monnaie de bronze (« Que la nouvelle année te couse le cul d’or ! »). La suite ressemblait de près à ce que nous connaissons : les invités mangeaient, buvaient, chantaient et dansaient pour saluer l'année passée et accueillir celle qui commençait. Et tout ça sans aspirine.

Une dernière chose sur les Romains : le 1er janvier était également l’occasion de célébrer une autre déesse, Strenua, paraît-il douée en matière de purification : c’est elle qui est à l’origine du mot étrennes.

… Ah finalement, non.

Quand l’Empire romain se fit chrétien au IVe siècle de notre ère, l’Eglise fut un tantinet réticente à reprendre le 1er janvier, point de repère tout ce qu’il y a de païen, comme symbole de la nouvelle année. Et tenta à tout le moins d’y raccrocher des événements marquants de la vie de Jésus, dont certains sont mobiles, histoire de simplifier encore un petit peu la chose. Les siècles suivant et toute l’époque médiévale sont donc un véritable souk où chaque région de l’ancien Empire romain adopte ses propres traditions avec des écarts de quelques jours, voire de quelques mois. Les uns marquent le Nouvel An en fonction de la naissance du Christ, le 25 décembre donc, d’autres sur l’Annonciation, fin mars ; d’autres enfin sur la Crucifixion en plaçant le début d’année sur le samedi ou le dimanche de Pâques.

En France, l'année débuta le 1er mars dans plusieurs provinces durant l'époque mérovingienne. Charlemagne fixa le Nouvel An à Noël. Ce « style Nativité », pour reprendre l’expression des historiens, fut conservé par tous les carolingiensSous les Capétiens, le Nouvel An fut déplacé au 25 mars. D'autres régions de France ont même célébré l’année nouvelle le 11 novembre, jour de la mort de Saint Martin. Ce genre de joyeusetés ne facilitait pas les tâches de l’administration royale et de l’Etat central naissant, contraints de jongler en permanence avec les coutumes locales au moindre acte officiel. Charles IX – celui de la Saint Barthélémy – siffle la fin de la récréation en 1563 et impose une fois pour toutes le 1er janvier dans l’ordonnance de Roussillon. Et ça ne bougera plus. Enfin presque : de 1792 à 1805, le calendrier révolutionnaire fixa le nouvel An en… automne, le 1er Vendémiaire exactement, soit grosso modo pour l’équinoxe d’automne.

Résumons : le Nouvel An commence en mars. Ou à Noël. Ou aux vendanges. Ou si vous y tenez vraiment, le 1er janvier.

Il va falloir beaucoup plus d'aspirine.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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