« L’homme providentiel », appellation française d’origine contrôlée

Quels que soient les sentiments qu’il inspire, le vrai-faux retour de Nicolas Sarkozy en politique confirme une fois encore sa capacité à affoler les médias, le public et ses adversaires – peut-être même certains de ses amis.  Une chose est en tout cas frappante, à écouter ses partisans : beaucoup le voient comme l’homme du dernier recours, le seul capable de rétablir une situation jugée désastreuse, bref : l’homme providentiel en un mot. Une spécialité bien française. Retour en trois temps : la théorie et deux cas pratiques.

Le costume existe en plusieurs tailles

« Un personnage qui apparaît dans les périodes de crises, et qui se présente comme le sauveur ultime chargé d’une sorte de mission historique ou divine, à savoir résoudre d’un coup de baguette magique tous les problèmes qui se posent à la société à un moment donné. » Voilà pour la définition de l’homme providentiel, pour l’historien Jean Garrigues.

Incarner l’homme providentiel donc, d’accord, mais lequel ? Raoul Girardet, autre historien, a eu le mérite de creuser un peu la question qu’on ne saurait trop recommander aux candidats potentiels et a affiné la définition autour de quatre modèles.

  • Le modèle Cincinnatus : inspiré du héros Romain, c’est le modèle du vieil homme illustre et sage rappelé à la tête d’un peuple dans le malheur. Sa mission ?  Renouer dans la majorité des cas, avec ordre ancien, voire d’un âge d’or ». Difficile de voir un exemple plus frappant que celui de Pétain en 1940 ;
  • Le modèle Alexandre. Ah, Alexandre ! L’homme providentiel des temps de guerre, le conquérant fougueux qui sidère le monde entier sur les champs de bataille. Vous pensez à Bonaparte ? C’est normal. Boulanger, aussi.
  • Le modèle Solon : là, c’est le législateur, l’homme d’État, le refondateur qui rompt avec le passé, nettoie les écuries d’Augias, ordonne et administre. Le de Gaulle de 1958 arrivé avec une Constitution toute faite dans les poches, en est une belle illustration.
  • Le modèle Moïse : attention mystique : c’est le prophète qui parle au nom du Dieu du moment, celui dont le destin individuel s’identifie au destin collectif d’un peuple ou d’un pays, celui qui entraîne le à sa suite. Une transition idéale avec l’exemple qui suit.

Le premier homme providentiel était une femme

France, février 1429. En pleine guerre de Cent Ans, à Chinon, se présente une jeune fille de 16 ans qui demande audience au Dauphin. Charles VII n’est guère plus vieux : à 26 ans, il parvient tout juste à s’asseoir d’une demi-fesse sur un trône plus que branlant. Le territoire qu’il réclame est envahi par les Anglais, la France est déchirée entre Armagnacs et Bourguignons, sa légitimité est contestée, son autorité mal assurée. Les troupes sont épuisées, lasses de revers trop fréquents. Et puis il y a ce doute qui tracasse le jeune prince : est-il bien le Dauphin ou un simple bâtard, né d’une infidélité d’Isabeau de Bavière ? Ses prétentions au trône sont-elles légitimes ? En d’autres termes, Dieu est-il de son côté ?

La jeune lorraine qui lui demande audience vient lui donner la réponse, qu’elle tient non pas de Dieu, mais d’un de ses archanges, Saint Michel : « Gentil dauphin, je te dis de la part de Messire Dieu que tu es vray héritier du trône de France. » Qu’il y ait du cynisme politique ou non dans sa décision, le Dauphin décide bel et bien de jouer cette carte étonnante dans la partie qui se joue : Jeanne d’Arc.

jeanne

Inutile de revenir sur la suite d’une histoire connue, pas plus que sur l’ingratitude du roi qui deux ans plus tard, ne fera que bien peu pour empêcher Jeanne de mourir à Rouen. Le fait est que Jeanne est aimée et suivie, qu’elle renverse un siège devant Orléans, que la rumeur se répand que Dieu lui parle et qu’Il ne veut pas d’Anglais en France. Le rôle politique, historique de Jeanne est déterminant pour cette raison : elle permet à Charles VII de trouver un point de bascule, de « gagner les cœurs et les esprits » et au prix d’une trouée en terre ennemie menée par Jeanne elle-même, d’être sacré à Reims.

La France a un roi, légitime par la grâce de Dieu et – un peu – de la Pucelle.

Le mythe de Jeanne d’Arc explosera réellement au 19ème, chacun voyant alors en la jeune fille le symbole de la Patrie tel qu’il l’imagine, plus ou moins chrétienne, plus ou moins nationaliste. Bel exemple de reconstruction historique et politique qui parviendra à faire de Vercingétorix ou de Clovis des héros français…

De Gaulle, dernier recours en 40, dernier recours en 58

On l’a dit : sexe à part, la figure de Jeanne colle en tous points à la notion d’homme providentiel : à un détail près : elle a plus ou moins initié le modèle. Ceux qui s’inspireront ensuite de cette trajectoire mythologique qui prétend lier le destin de la France au le feront en toute conscience, s’inscrivant dans une tradition qui après Jeanne, peut s’appuyer sur Henri IV, La Fayette, Bonaparte, Thiers, Gambetta… Tous, à un moment ou un autre, ont voulu endosser le costume du sauveur.

Charles de Gaulle présente une caractéristique assez savoureuse : il est le seul à avoir fait le coup deux fois, si l’on ose dire.

En 1940 d’abord, quand le général de brigade (à titre temporaire) Charles de Gaulle n’accepte pas la décision française de demander l’armistice : pendant qu’on débarque Reynaud et que Pétain prend les commandes, de Gaulle, à Londres depuis quelques jours, se lance dans l’étrange pari que l’on connaît : incarner la France Libre à lui tout seul ou presque. En toute simplicité.  Etrange situation: pendant que depuis Vichy, la propagande présente Pétain comme un patriarche sage plein de compassion  (« Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur ») pour le pays, de Gaulle s’inscrit dans la lignée des sauveurs sur un ton presque christique par moments (« Je convie tous les Français à s’unir à moi dans l’action, dans le sacrifice et dans l’espérance »). On connaît la suite.

Rebelote en 1958 : en pleine décolonisation, tout juste remise de la perte de l’Indochine en 1954, la France traverse une crise politique pas piquée des hannetons. Les gouvernements sautent plus vite que du pop-corn dans une poêle à frire. De Gaulle, retiré de la vie politique depuis 1946, écoute sans mot dire les appels qui se multiplient pour réclamer le retour du « plus illustre des Français ». Son nom est cité, de plus en plus souvent de plus en plus fort – très fort même le 13 mai 58, quand Salan, Massu et d’autres font acclamer son nom dans un Alger en fusion et des Pieds-Noirs gagnés à sa cause. La guerre civile menace. Le 19 mai, de Gaulle se dit « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Le 29, le président Coty l’invite à créer un ministère dont tout le monde a bien conscience qu’il enterrera la 4ème République – ce qui est chose faite le 29 septembre, quand 80 % des Français approuvent par référendum notre actuelle Constitution. Les constitutionnalistes discutent encore de la légalité de tout ça, mais de Gaulle est à nouveau au pouvoir. Pour onze ans.

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(PS : cet article doit beaucoup, sinon tout, à trois historiens : Jean Garrigues, auteur en 2012 de Les hommes providentiels – Histoire d'une fascination française ; Raoul Girardet, auteur en 1986 de Mythes et mythologies politiques, et Bruno Benoît, professeur à l’IEP de Lyon dont les cours sur la question enchantaient nos matins étudiants.)

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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